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A. Merah et F. Malki

La part des juges

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Au procès Merah, les débats sont clos. Place aux plaidoiries des parties civiles, avant le réquisitoire prévu la semaine prochaine.

A. Merah et F. Malki
A. Merah et F. Malki Crédits : B. Peyruck - AFP

Verdict jeudi 2 novembre et comme le souligne Henri Seckel dans Le Monde, « la charge symbolique de ce procès risque de peser de tout son poids sur les épaules des cinq magistrats professionnels, particulièrement jeunes, qui entourent le président de la cour ». Le journaliste relate la suffocante journée de mercredi, celle des victimes : « La salle Voltaire du palais de justice de Paris est en larmes. A la barre, où se succèdent les proches des victimes de Mohamed Merah, on pleure. Sur les bancs du public, on pleure. Sur ceux des parties civiles, on pleure. Sur ceux de leurs avocats, sur ceux des avocats d’en face, sur ceux de la presse, on pleure. La greffière pleure aussi. » Mais « deux visages restent de marbre : celui de la statue de Marianne derrière la cour, et celui d’Abdelkader Merah derrière la vitre de son box ». Dans Le Figaro, Gilles Kepel revient sur le déroulement souvent chaotique des débats : « J’ai rarement vu un procès se passer si mal avec du brouhaha, des insultes et des suspensions de séances – alors que la justice réclame la sérénité ». C’est qu’il arrive trop tard selon lui, alors que « les familles des victimes attendent des réponses », trop tard aussi pour « permettre de socialiser le deuil, par un phénomène de catharsis ». Et surtout ce n’est pas le principal intéressé qui se trouve dans le box des accusés. Mais même « s’il est frustrant sur le plan politique et judiciaire, ce procès a une extraordinaire fonction révélatrice, sociale et psychologique ». Il a mis au jour, comme une véritable « biopsie », l’univers où a prospéré ce que le politologue spécialiste de l’islam et du monde arabe appelle « le djihadisme de troisième génération », au carrefour de la délinquance, du salafisme et de la prison. Et des allers retours dans les bastions de Daech, comme Raqqa en Syrie, aujourd’hui libérée. Dès lors, si le « modèle opératoire » de cette terreur semble affaibli de ce côté-là, reste « la doxa salafiste djihadiste ». Elle est patente « dans les propos d’Abdelkader Merah, qui ne regrette rien de sa formation ». Et l’on a par là « un aperçu de la manière dont elle s’est construite, depuis l’œdipe familial, les violences domestiques, le trafic de stupéfiants, la délinquance, jusqu’à être sublimée par la violence rédemptrice de l’idéologie salafiste jihadiste. »

Tout au long de ce procès, le rôle de la défense est apparu dans toute sa complexité

Henri Leclerc en parle pour son compte dans L’Humanité, notamment lorsque, jeune avocat commis d’office, il lui a fallu défendre des membres de l’OAS. Le grand pénaliste plaide pour une réforme de la justice pénale, notamment les comparutions immédiates – « une justice expéditive qui écrase les pauvres » – et aussi « une conséquence de la faiblesse du budget de la justice ». L’ancien président de la Ligue des droits de l’homme se prononce également contre la loi antiterroriste que le Sénat vient d’adopter, qui « désarticule les conceptions de droit fondamental » en limitant les libertés et en réprimant les intentions et non les actes. C’est le sujet du dossier de la nouvelle revue du Syndicat de la magistrature, Délibérée. Jean-François Dreuille analyse notamment les « techniques juridiques tendant à désamorcer le crime avant sa commission, à punir le plus en amont possible la préparation du crime voire le projet criminel, à réprimer l’allégeance à une idéologie », techniques apparues « dans la frénésie législative qui a suivi le 11 septembre 2001 » et qui s’inspirent de la théorie dite « du droit pénal de l’ennemi ». Pour elle « le délinquant ou le criminel devient l’ennemi par un processus de dépersonnalisation ». Or c’est précisément ce qui pose problème dans le traitement judiciaire des aspirants jihadistes. David Thomson, spécialiste des mouvements jihadistes, cite les propos d’un détenu : « Nous on préfère être jugés par des juges qui nous connaissent », c’est-à-dire « qui comprennent leur idéologie et leur langage sans les prendre pour des fous, en les traitant comme des acteurs rationnels et politisés ». Question de compréhension mutuelle dont « ils n’attendent pas de traitement de faveur ».

Toute proportion gardée, c’est la même revendication qu’exprime l’écrivain Erri de Luca devant ses juges

Il avait dénoncé dans un article le projet de ligne TGV Lyon Turin comme « une entreprise nuisible et inutile » qu’il faut « saboter » et s’est vu assigné en justice pour « incitation à la violence ». Il « s’estime victime d’un détournement du sens de ses mots ». Denis Salas désigne ainsi « l’excès de pouvoir qui le dépossède de sa liberté de pensée ». C’est dans sa préface au livre de Pascale Robert-Diard : La part du juge (Arkhê). La chroniqueuse judiciaire du journal Le Monde a rassemblé souvenirs et lectures pour illustrer la part d’imagination et d’humanité de certains juges dans leurs décisions, démentant Montesquieu qui, dans L’Esprit des lois, les réduisait à n’être que « la bouche qui prononce les paroles de la loi ». En un sens diamétralement opposé, la revue de l’OIP Dedans-Dehors * rouvre le dossier de l’engrenage carcéral, en mettant cette fois en cause La part des juges.

Par Jacques Munier

* Au sommaire : Grand entretien - L’obsession de la punition, avec Didier Fassin. Et : L’aménagement des courtes peines menacé pour le meilleur… mais surtout pour le pire / Quand la détention remplace la liberté provisoire / Dans le moteur de la machine à incarcérer : les comparutions immédiates / Ils innovent - Prendre le temps de comprendre la personne jugée...

Chroniques

6H45
10 min

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