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Céline, 01/09/1951

Maudit Céline

5 min
À retrouver dans l'émission

Le projet de réédition des pamphlets antisémites de Céline fait débat.

Céline, 01/09/1951
Céline, 01/09/1951 Crédits : Keystone - Getty

Certains, comme Serge Klarsfeld, souhaitent en interdire la publication et Céline lui-même ne voulait pas qu’ils soient réédités, ce que sa veuve, Lucette Destouches, avait fait respecter jusque-là. Mais il se trouve que les textes sont disponibles sur internet, sans la moindre précaution éditoriale ni mise en perspective historique, et qu’un éditeur québécois les a déjà publiés dans une édition critique qui est justement celle que Gallimard veut reprendre. Et c’est là que le bât blesse. Frédéric Potier, qui dirige la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah, placée sous l'autorité du premier ministre), a fait part à Antoine Gallimard de son souci de s'assurer que cette édition serait accompagnée d'un appareil critique capable d’éclairer le contexte idéologique, la tâche devant être confiée à un collectif pluridisciplinaire qui inclurait des historiens. Ce que l’éditeur et le préfacier – Pierre Assouline – refusent car selon eux ces pamphlets sont d'abord des textes littéraires, et l'éclairage d'un spécialiste de l'œuvre de Céline en l’occurrence suffisant. Or, pour Florent Georgesco l’édition québécoise que Gallimard s’apprête à reprendre à l’identique serait pour le moins légère et insuffisante. « Les notes, regroupées en fin de volume, représentent 231 pages sur 1 044, ce qui est relativement peu pour un livre de cette nature » observe-t-il dans Le Monde. Et surtout, Régis Tettamanzi, professeur de littérature à l'université de Nantes et responsable de cette édition « tend parfois à atténuer l'importance de l'antisémitisme célinien. Rien dans cette édition n'est proprement scandaleux – ajoute-t-il. Mais tout y est vague, insuffisant, peu adapté à la gravité des enjeux de ces textes. » Lorsque l’un d’entre eux, sans doute le plus virulent, Bagatelles pour un massacre, paraissait en 1937, Walter Benjamin se trouvait à Paris, notamment en charge pour l’Institut de recherches sociales – alors émigré à New York – d’observer la vie intellectuelle et littéraire française. « Dans les conversations et dans la presse », il tombe si souvent sur l’ouvrage de Céline qu’il en fait le compte rendu : « Le texte est plein de répétitions. Il semble avoir été composé en grande hâte et avec la conscience des possibilités avantageuse de ses ventes… Le lecteur peut difficilement être convaincu que l’auteur se prend lui-même au sérieux. » Pourtant, le livre sera recensé dans la NRF par Marcel Arland, qui écrit : « Il est bon que de tels réquisitoires s’élèvent, même confus, même brouillons, même faux sur la moitié des points. » (W.B. Lettres sur la littérature, ZOE)

Dans Le Monde des livresHenri Godard, le spécialiste de Céline, confirme le caractère répétitif et obsessionnel de l’antisémitisme du pamphlet

« Tant et tant de pages noircies – écrit-il – pour ressasser les défauts, tares, disgrâces des juifs, leurs manœuvres, combinaisons et complots, etc. – on a du mal à aller jusqu'au bout. Céline en est le premier conscient : par deux fois dans ce corpus des pamphlets, il termine sur un autre sujet en disant qu'il entend ainsi " délasser " le lecteur. » Et le professeur à la Sorbonne ajoute que le risque est faible que ces textes parviennent à convaincre d’autres lecteurs en dehors du résidu de convaincus. La question de fond est donc celle de l’édition critique… Qui permet d’élargir l’horizon et retrouver l’oxygène de la littérature. L’un des outils de la confrontation avec les œuvres est ce qu’on appelle la critique génétique, qui se consacre à l’étude de leur genèse à partir des traces laissées au cours du processus créateur : brouillons, ratures, ajouts et autres zigzags de l’écriture dans les manuscrits ou tapuscrits. Dans Le Point, Kamel Daoud s’alarme d’un risque d’autodafé numérique car les écrivains, tous convertis à l’ordinateur, ne conservent plus la mémoire de leurs errances, effacées par le traitement de texte à mesure de leur progression dans l’écriture. « Sur quoi vont travailler les chercheurs du futur quand ils n’auront à feuilleter que les versions finales », demande-t-il. L’auteur de Meursault, contre-enquête se rappelle ces moments rares où il a pu consulter le manuscrit du Mythe de Sisyphe : « ratures, hésitations, colères, conjugaisons, muscle de la calligraphie, poids de l’avant-bras »… Plus rien ne subsistera désormais de toute cette mécanique de la création littéraire à l’heure où l’on attend des prodiges de la fabuleuse mémoire informatique. Triste paradoxe que les chercheurs de L’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) s’emploient à démentir en développant un logiciel capable de sauvegarder l'intégralité de l'écriture numérique d'un livre avec un fichier à chaque changement, de manière à fournir un historique indexé et horodaté. L’ITEM édite également une indispensable revue de critique génétique, Genesis (PUPS), dont la dernière livraison est consacrée à Victor Hugo, une véritable mine puisque c’est lui qui, le premier, ayant légué par testament toutes ses archives à la BnF, a permis l’émergence de cette discipline. Mais le N° précédent proposait un dossier qui prenait la question à l’autre bout : les modifications apportées par les écrivains après la publication de leur texte dans la perspective d’une réédition. De La grande peur dans la montagne, le chef d’œuvre de Ramuz aux trois versions d’Éperons. Les styles de Nietzsche par Jacques Derrida en passant par Mallarmé – et pourquoi donc a-t-il réécrit Le Guignon ? – l’ensemble laisse entrevoir les bonnes raisons qu’aurait eu Céline, non pas de réécrire, mais d’effacer carrément Bagatelles pour un massacre...

Par Jacques Munier

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