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"Cette impression que l’on nous joue déjà 2022, qu’on nous enferme dans ce match retour..."

Le journalisme d’opinion

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La "performance" d’Emmanuel Macron face aux youtubeurs McFly et Carlito, ce weekend passé, s’apparente plutôt à l’opération de marketing, mais la politique n’en est pas totalement absente.

"Cette impression que l’on nous joue déjà 2022, qu’on nous enferme dans ce match retour..."
"Cette impression que l’on nous joue déjà 2022, qu’on nous enferme dans ce match retour..." Crédits : E. Feferberg - AFP

Le "concours d’anecdotes" sur la chaîne YouTube - plus de 8,5 millions de vues en vingt-quatre heures - avait un objectif évident : renouer avec des jeunes tentés par les extrêmes ou l’abstention. Comme le rappelle Solenn de Royer dans Le Monde, "c’est un classique de la communication politique sous la Ve République : le président a besoin de montrer qu’il n’est pas enfermé dans sa tour d’ivoire et qu’il reste connecté – "câblé", avait dit François Mitterrand – à la jeunesse et aux tendances du moment, tout en cassant les codes pour dépoussiérer le genre". Mais - relève-t-elle, "c’est la première fois qu’un président de la République participe à une émission de divertissement sans y diffuser le moindre contenu politique".

Disruption ou dépolitisation ?

Au risque de se voir reprocher une forme de légèreté alors que le pays espère sortir au plus vite d’une période éprouvante, l’exercice illustre aussi par l’absurde l’entreprise de dépolitisation menée par le président depuis 2017. "Étrange opération - souligne l’analyste Jérôme Sainte-Marie. Macron lâche la proie de la présidentialité pour l’ombre d’un gain de popularité catégorielle."

Présenté comme "le directeur de la Gaule" par McFly et Carlito, traité comme n’importe quel interlocuteur des deux influenceurs, Macron plaisante avec eux des "substances" illicites – alors même que son gouvernement est engagé contre le trafic de stupéfiants.

Dans un autre registre, c’est aussi ce que montre la participation du ministre de l’intérieur à une manifestation de policiers : l’effacement du politique. Dans L’Express Jean-Laurent Cassely pose la question : les médias reflètent-ils l'air du temps ? Selon lui, la télévision vire à droite, notamment sur les chaînes d'info en continu, "qui sont en réalité des chaînes de débat", où "la pensée de gauche est peu représentée", sinon "sous une forme anecdotique, voire clownesque". Il y voit la conséquence du vieillissement de son public - "une moyenne d'âge de 50 ans est considérée comme jeune en matière d'Audimat". À l’opposé, la radio, notamment le service public, "dont les auditeurs sont à peine plus jeunes", serait plus à gauche, "de sorte que la France se réveille d'un côté de l'échiquier politique avec les matinales et bascule de l'autre lors des émissions de débat de fin de journée..." Reste la caisse de résonnance des réseaux sociaux et des médias numériques : depuis les plateaux de Cyril Hanouna ou Yann Barthès se diffuse le matériau des séquences polémiques et clashs viraux. La boucle est bouclée, au grand dam de la politique : c'est "grâce à cette fonction de fabricant de buzz que la télé a su tenir son rang dans le nouvel ordre médiatique".  

Misère du journalisme politique

Médiacritiques, la revue de l’Acrimed, publie un dossier sur la présidentielle, ou "le retour du journalisme hippique" - j’ai bien dit "hippique" et pas "épique". C’est que l’élection semble devenue un sport comme un autre, tant elle est traitée sous l’angle de la compétition.

À coups de sondages commandés à l’infini, les médias dominants construisent (ou déconstruisent) des personnages « présidentiables » et effacent les véritables enjeux politiques.

À propos du débat Darmanin/Le Pen de février - "remplissage maximal et information nulle" - un éditorialiste est cité, Olivier Bost sur une chaîne concurrente, qui déplorait dans l’avenir proche "la logique d’une inévitable affiche Macron-Le Pen ; cette impression que l’on nous joue déjà 2022, qu’on nous enferme dans ce match retour ". Lui sachant gré de sa lucidité rare, la revue revient en détail sur le traitement médiatique de la campagne de 2017. Laquelle a su mobiliser "toutes les figures imposées du journalisme politique dépolitisé" : des commentaires concentrés sur les "petites phrases" et autres "punchlines", des heures d’antenne et des tonnes de papier "gaspillées à deviser sur les querelles personnelles, les tactiques des uns et des autres et la bataille pour le podium".

Dans les entretiens comme dans le reste de la couverture de la campagne, le journalisme de commentaires a écrasé le journalisme d’information.

Et à l’adresse des "petits candidats", cette sentence d’Hervé Gattegno, appelant à ne pas "confondre la démocratie et la cacophonie". À noter que les patrons de presse auront réussi à réduire la période d’égalité des temps de parole pendant la campagne de cinq à deux semaines.

Par Jacques Munier

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