LE DIRECT

Le leader charismatique

4 min
À retrouver dans l'émission

Ce serait tellement plus simple si l’on nous sortait l’homme providentiel

Je vous en parlais hier, Emmanuel Macron y croit – c’est d’ailleurs la condition élémentaire : y croire, surtout si l’on est le seul. L’entretien accordé à l’hebdomadaire Le un a fait des vagues jusqu’aux pages Champs libres du Figaro. Vincent Tremolet relève notamment que « le manager philosophe » se dit « très «camusien» dans sa volonté de nommer les choses. « Il faut dire nos échecs et nommer nos tabous. » On cherchera, en vain, cependant les mots islam, islamisme, djihad comme si l’évocation du burkini suffisait à contenir le malaise français sur ce sujet ». La rhétorique « bougiste » de l’ex-ministre désormais librement « en marche » et qui plaide « pour une société de mobilité » (deux occurrences pour l’apologie des autocars!) est rapportée à ses modèles : « Un peu de Gaspard Koenig dans l’éloge de la loi Le Chapelier, un zeste de Nicolas Bouzou pour la croyance dans le progrès, quelques pincées de Mathieu Laine contre les 35 heures et l’ISF : la recette libéralo-progressiste n’est pas révolutionnaire mais elle a les reflets londoniens de cette brillante génération. » Rien de nouveau sous le soleil, car « même à l’heure des GAFA, il n’est pas de génération spontanée, et si l’on cherche une généalogie du macronisme, nous risquons fort de faire étape au temps béni « du défi américain » et de Vasarely, des R16 et des blousons en daim : les années JJSS. »

Il y a dans cette attente de l’homme providentiel une bonne part de nostalgie

Dans les pages idées de Libération Noémie Rousseau enquête sur « cette petite dose de surnaturel » qui anime la figure messianique. Max Weber a tout dit sur la généalogie mystique du leader charismatique. Isabelle Kalinowski, spécialiste de Weber, en décrit les effets profanes et modernes : « Il y a toujours cette impression d’une qualité naturelle, un talent inné qui doit être éveillé, comme une flamme qu’il faudrait faire brûler. Pourtant, ce talent est construit socialement, résultat d’une éducation, d’un milieu, de l’apprentissage d’une gestuelle, d’une façon de parler. Mais les traces de cette acquisition sont lissées pour en faire une qualité spontanée. » Bourdieu soupçonna même Weber d’avoir succombé à son objet d’étude et d’être tombé sous le charme de cette subtile imprégnation du religieux dans la politique. Et cependant, si le philosophe Jean-Claude Monod, admet que « le charisme, en tant que faculté de susciter l’attention, n’est rien sans des gens pour y croire », il ne peut s’en tenir à cette seule explication. Pour lui, la « faculté de donner corps à des convictions, ne peut pas reposer sur rien du tout...On peut travailler sa force oratoire, comme Obama, mais il y a déjà une base personnelle, le charisme ne se crée pas de toute pièce. »

La gauche moderne a un problème avec cette personnalisation du pouvoir, même si dans le passé elle n’a pas hésité à pratiquer le culte de la personnalité

Une personnalisation qui est pourtant selon Jean-Claude Monod « l’essence de la politique ». « On se présente devant les électeurs qu’on représente, une mise en scène, accentuée par la primaire : chacun doit préalablement se doter d’une grille où il apparaît lui-même comme le remède. » Thaumaturge du mal qu’il a choisi, le candidat nous refait à chaque fois le coup des écrouelles… La dernière livraison de la revue Esprit se préoccupe de l’avenir de la gauche. Gauche/droite, le clivage reste opérant, comme le rappelle Olivier Mongin en se référant à Rocard, car il « permet à l’opinion publique de faire des choix clairs ». Une question travaille les différentes contributions au dossier : la mondialisation, génératrice d’inégalités et de nouvel impérialisme financier, qui aurait « ringardisé la gauche ». Si l’on en juge par les analyses de Michaël Fœssel, la formule « l’avenir de la gauche » tiendrait désormais à la fois de l’oxymore et de la mise en abyme. Car le problème de la gauche tient selon lui à la question du temps. C’est « l’idée d’un temps qui travaille secrètement au service de l’émancipation sociale » même s’il « repose sur une logique sacrificielle qui justifie les drames du présent au nom d’un avenir aussi radieux que certain » qui animait l’engagement. Et longtemps l’histoire lui a donné raison : les conquêtes sociales depuis la Révolution industrielle ont progressé parallèlement à l’essor du capitalisme, dans une dynamique paradoxale et conflictuelle, mais accordée au cours du temps. Aujourd’hui cette foi dans l’avenir a fait place au doute, que les critiques des Grands récits avaient commencé d’instiller. Et la foi dans l’avenir s’est émoussée. D’où une forme de passéisme, voire de nostalgie paradoxale pour une partie de la gauche, qui « regrette de voir disparaître cela même qu’elle a combattu avec acharnement », ce capitalisme industriel désormais révolu. Et « en abandonnant sa croyance dans l’histoire, la gauche ne se préparait-t-elle pas aussi à perdre le peuple au bénéfice duquel l’avenir était censé être écrit ? »

Par Jacques Munier

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......