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Le matin des écrivains

4 min
À retrouver dans l'émission

Halloween
Halloween Crédits : Carlo Allegri - Reuters

La mort est révolutionnaire

Peut-être devrais-je prendre une voix d’outre-tombe pour vous présenter cette chronique. En ces temps de Toussaint, la mort fait elle aussi débat. Elle est aujourd’hui cachée, niée, bannie de l’espace public. Même la fête qui lui est consacrée se réduit à une farce, à un événement commercial importé des Etats-Unis sous le nom de Halloween. Or des philosophes, des historiens, des essayistes nous démontrent que la mort ne conduit pas seulement à la résignation ou au fatalisme. Elle peut être révolutionnaire. Elle vient déranger l’ordre établi. Elle va à l’encontre d’une conception du monde qui voudrait qu’il existe des solutions techniques pour tous les problèmes.

Dans nos sociétés obsédées par la performance, il faut « faire son deuil ». Et vite, lit-on dans le supplément Culture et Idées du Monde de cette semaine. Pas de place à la souffrance. Les vivants sont mis en demeure d’accepter la disparition des proches. De « passer à autre chose ». Le code du travail, lui-même, ne prévoit-il pas un seul jour de congé pour le décès d’un parent ? Deux jours pour un enfant ou un conjoint.

Face à cette « conception managériale de la perte transformée en non événement », le philosophe Michael Foessel vante les vertus du deuil. « Vive la tristesse ! » proclame-t-il, pour reprendre le titre de L’Obs en référence à son ouvrage paru au Seuil, « Le Temps de la consolation ». Une consolation nécessairement longue qu’il oppose à la réconciliation souhaitée la plus rapide possible. Le réconcilié est celui qui accepte la perte jusqu’à s’y rendre insensible. L’inconsolé sans nier la mort s’élève contre l’injustice qu’elle représente. Voilà pourquoi le chagrin revêt une « dimension subversive ».

Dix jours après la condamnation de l’urgentiste Nicolas Bonnemaison, l’hebdomadaire Le un se penche dans son numéro à paraître demain sur l’euthanasie. A travers notamment le livre de Noëlle Châtelet, La dernière leçon. La romancière raconte comment elle a aidé sa mère à « s’arrêter ». « Ma mère ayant le sens du sacré, elle l’a formulé pour son anniversaire. Depuis vingt ans, nous, ses quatre enfants, étions avertis de son désir », explique-t-elle à Eric Fottorino. A la différence de sa mère, Noëlle Châtelet n’était pas prête. « J’avais peur. Pas elle ». « Ce n’était pas n’importe quelle femme. C’était aussi une sage-femme. Elle m’a mise au travail de la mort comme on met au travail une femme en couches. Les mêmes mots reviennent dans le deuil et la naissance. On parle de délivrance pour la mort comme après l’accouchement ». Et Noëlle Châtelet de comparer la fin de vie choisie avec le droit à l’avortement.

Donc la mort est subversive, les funérailles peuvent l’être également ?

Tout à fait. Et à ce sujet, je vous invite à lire la critique du Guardian consacrée à une histoire de la crémation par Thomas Laqueur. Dans « Work of the Dead : a Cultural History of Mortal Remains », ce spécialiste des gender studies à Berkeley rappelle que durant l’antiquité l’incinération des morts était la norme et non l’exception. Les premiers chrétiens ne s’y opposent pas. Que vous soyez réduit en cendre ou mangé par des lions, rien dans les textes canoniques n’empêche votre passage dans l’au-delà. L’interdit va s’imposer progressivement. A partir du neuvième siècle, l’enterrement devient la règle et la crémation est désormais associée au paganisme. Seuls les sorciers et les hérétiques finissent au bûcher.

En Occident, cette technique funéraire ne retrouve des défenseurs qu’à la fin du dix-huitième. Frédéric le Grand aurait demandé à être « brûlé à la manière romaine ». Son souhait ne sera pas respecté, de même que celui d’être inhumé avec ses deux chiens. En hommage à l’antiquité et contre l’Eglise, les révolutionnaires jacobins légalisent la crémation en 1794. En pleine terreur. Le premier homme en mille ans à être incinéré après sa mort s’appelle Charles Nicolas Beauvais de Préau. Un médecin, membre de l’Assemblée nationale, grièvement blessé lors du siège de Toulon.

Aujourd’hui, aux Etats-Unis, 44% des morts sont incinérés. En Grande Bretagne, ce chiffre, rappelle le Guardian, est de 70%.

Les écrivains se sont toujours intéressés à la mort et pas seulement ceux qui se sont prêtés à une littérature dite funéraire. On pense notamment aux très belles pages écrites par Roland Barthes au lendemain du décès de sa mère, le Journal de deuil. A ce moment décrit comme « blanc et vide ». Sartre, quant à lui, n’hésite pas à identifier l’écriture à la recherche de la mort, au fantasme de l’être-livre. « Mes os sont de cuir et de carton, note-t-il. Je n’existe plus nulle part. Je suis partout ».

Christophe Boltanski

La cache , de Christophe Boltanski est dans la dernière sélection du prix Renaudot et toujours en lice pour les Prix Interallié, Femina et Médicis

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