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Alain Touraine à Bilbao, octobre 2012

Le nouveau siècle d'Alain Touraine

4 min
À retrouver dans l'émission

Pour Alain Touraine « la crise que traverse la France est avant tout une crise de la pensée ».

Alain Touraine à Bilbao, octobre 2012
Alain Touraine à Bilbao, octobre 2012 Crédits : Luis Tejido - Maxppp

Mathieu Gervais résume ainsi dans les pages Débats de L’Obs le diagnostic porté par le sociologue dans son dernier livre : Le nouveau siècle politique (Seuil). « Confrontées à la réalité d’une société post-industrielle, les élites politiques et intellectuelles françaises restent enfermées dans les cadres mentaux d’une société industrielle. » Dans le contexte de la globalisation, où une nouvelle division du travail à l’échelle planétaire a entraîné la désindustrialisation des anciennes puissances industrielles, il nous incombe de développer l’innovation technologique. Pour le sociologue des « nouveaux mouvements sociaux » – femmes, jeunes, homosexuels, prisonniers… c’est dans les formes de l’émancipation et de l’autonomie individuelle que s’affirment désormais la volonté et l’action politiques. Libéré des emprises traditionnelles de la famille et de la religion, l’individu a entrepris de se construire comme sujet. C’est ce qu’Alain Touraine appelle la « subjectivation » : « Le respect de sa liberté, de son égalité et de sa dignité a fait de chaque être humain un sujet. Les droits de ce sujet doivent être placés au-dessus de nos devoirs à l’égard de la société. » Dans ce processus de subjectivation, la question déterminante est celle de la dignité, notion éthique plutôt que sociale. Au cours d’un dialogue avec Cynthia Fleury dans La Croix, la philosophe la définissait comme « un juste compromis entre liberté et égalité » tout en soulignant qu’il « n’est pas neutre que le terme de dignité séduise davantage que celui de liberté, comme une manière d’articuler les droits individuels et le rôle des communautés, l’éthique et le politique ». Aujourd’hui Alain Touraine prévoit que le nouveau conflit social dominant opposera « les tenants des droits et de la dignité des êtres humains comme sujets » et « ceux qui valorisent les appartenances, les devoirs et les haines communautaires et identitaires ».

« La question nationale semble avoir remplacé la question sociale au centre de notre vie politique », écrit-il aussi

C’est l’un des effets idéologiques du combat d’arrière-garde qui mobilise encore les esprits dans notre pays. Même s’il est vrai que face à l’emprise des marchés et des empires « la défense des intérêts populaires passe par l’État national – pas nationaliste – comme instrument de la démocratie mais aussi de la capacité d’action collective ». Dans la dernière livraison de la revue Esprit, Émilie Tardivel revient sur les deux conceptions concurrentes de la nation. La conception élective, celle qu’illustre la fameuse formule de Renan sur le « plébiscite de tous les jours », et la conception « ethnique », promue par le Romantisme allemand. Soit d’un côté une identité ouverte, « constituée par des liens contractuels qui se sont réalisés historiquement dans une communauté de personnes unies par le désir de vivre ensemble sous les mêmes lois, les mêmes mœurs et les mêmes institutions ». Et de l’autre une identité fermée, « constituée par des liens naturels, qui se sont réalisés dans une communauté de personnes unies par la même langue, la même culture et la même religion ». Elle montre que toutes deux sont également issues de la modernité et postulent également l’identification de la nation à l’État. Et qu’elles peuvent dépasser leur opposition dialectique dans un ensemble plus vaste, une Europe des nations, ou une nation européenne qui tout à la fois assume et transcende cette divergence.

Dans L’Humanité Cynthia Fleury revient sur la question de l’individuation, qui « encourage moins une pratique du soi qu’une pratique du monde ».

Elle évoque le livre de Marielle Macé sur les Styles sous-titré Critique de nos formes de vie (Gallimard). « Le style – résume-t-elle – renvoie à un acte de présence au monde, à la manière dont le sujet arrive à envisager le monde, sa coexistence avec ce qui l’environne, comment il invente sa vie, son way of life, une vie de qualité, au sens où elle est aussi qualifiée par lui, par sa singularité et non uniquement par le regard social. » D’où ce paradoxe apparent : « On ne vit bien ensemble qu’à partir du moment où l’on peut désigner cet « ensemble », lui communiquer un peu de sa pâte, et soi-même se sentir investi par des symboles communs. » En incarnant une manière personnelle d’être au monde, « j’ouvre aussi le monde pour les autres ». Comme l’écrit Sloterdijk : « Nous n’habitons pas des territoires, nous habitons des habitudes ».

Une habitude ancienne qui semble encore imprégner nos comportements, c’est celle de la représentation protocolaire du rang

Dans son livre sur l’étiquette, le protocole de préséance qui gouvernait l’organisation sociale sous l’Ancien régime (*), l’historienne Fanny Cosandey montre comment les différences sociales se marquaient dans des rapports de position, où l’on se préoccupait davantage de ceux qui étaient au rang inférieur, « perçus comme une menace », par peur de déchoir. Aujourd’hui, explique-t-elle dans Le Point, c’est la même histoire : on préfère conserver une position que prendre le risque de grimper…

Par Jacques Munier

(*) FANNY COSANDEY : Le rang. Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime. Collection Bibliothèque des Histoires, Gallimard

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