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Le Nouvel An turc

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Un terrible attentat a endeuillé le Nouvel An en Turquie

Perpétré à 1h15 le 1er janvier dans une célèbre boîte de nuit d’Istanbul, il a fait au moins 39 victimes et 65 blessés. Haut lieu de la vie nocturne, fréquenté par la jeunesse branchée, les célébrités et les touristes étrangers, le Reina accueillait au moins 700 personnes le soir du réveillon. C’est donc une fois de plus le même symbole qui a été visé. L’attentat n’a pas encore été revendiqué mais il porte une signature. Le Monde.fr dresse le lourd bilan du terrorisme en Turquie : plus de cinquante attentats en un an et demi. Ceux qui sont liés au conflit au Kurdistan visent essentiellement les institutions de l’état turc : l’armée ou la police. Ceux qui sont attribués au groupe EI visent des civils, des touristes ou, comme en août 2016 à Gaziantep, les participants à un mariage. Les pages idées de Libération se sont ouvertes aux écrivains turcs, qui dénoncent la dérive autoritaire et théocratique du pouvoir du président Erdogan, dont les amalgames, sous l’étiquette de terrorisme, de journalistes ou d’intellectuels apparentés à des djihadistes apparaissent aujourd’hui dans toute leur ahurissante incongruité. « Il fut triste, cette année, le jour de l’an », écrit Yigit Bener dans un message à Turhan Günay, rédacteur en chef du supplément livre de Cumhuriyet, le plus vieux quotidien laïque du pays. « Nous avions l’habitude de réveillonner ensemble, mais, cette fois, tu n’étais pas de la fête, puisque tu es incarcéré depuis deux mois à l’autre bout d’Istanbul… » Turhan Günay est en effet accusé d’être un dangereux terroriste, à la fois « putschiste islamiste » et « séparatiste kurde ». Porter un toast pour souhaiter sa libération prochaine, ainsi que celle des autres journalistes, écrivains ou universitaires embastillés n’a pas atténué la tristesse de son absence. « Et comme si tout cela ne suffisait pas – ajoute l’écrivain – voilà que ces ringards de jeunes intégristes, auxiliaires zélés de la Police de la pensée, s’en sont mêlés pour jouer aux empêcheurs de réveillonner en rond : il paraît qu’on n’y aurait pas droit en terre d’islam, « parce que c’est une fête païenne manipulée par ces giaours de chrétiens qui veulent nous détourner des souffrances de nos coreligionnaires… »

« Erdogan versus Erdogan » : l’écrivain et philosophe Atila Özer analyse le procès opposant le chef de l’état lui-même à la romancière Asli Erdogan

Autant dire que celui qui a usiné ce procès politique pour appartenance à une organisation terroriste n’était pas physiquement présent. « Depuis la révolte de Gezi en 2013, à laquelle son règne a bien failli ne pas survivre – observe Atila Özer – c’est lui, et personne d’autre, qui bannit de l’administration toute personne rétive à sa vision du monde. Lui, et personne d’autre, qui met au pas télévisions, journaux, maisons d’édition. Lui, et personne d’autre, qui fait embastiller tout esprit libre. Car la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice n’ont plus cours en Turquie. » Le philosophe évoque les motifs de l’incarcération arbitraire de l’écrivaine : avoir prêté sa plume au journal pro kurde Özgür Gündem. « Dans la Turquie d’Erdogan, crime suprême. Car cela équivaut à être membre d’une « organisation terroriste » – en clair, membre du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Étrange syllogisme : tout journal pro kurde fait partie du PKK ; Asli Erdogan collabore à un journal pro kurde ; donc Asli Erdogan fait partie du PKK. » Libérée sous contrôle judiciaire depuis le 29 décembre dernier, l’écrivaine a déclaré à sa sortie de prison : « la différence entre les conditions de détention et celles de la vie à l’extérieur se réduit peu à peu en Turquie ». Atila Özer, qui en appelle à la responsabilité politique de l’Union Européenne, pose la question : « Où en est la Turquie aujourd’hui, à cause de son président ? Il y a quelques années encore, le pays se modernisait, se démocratisait, se rapprochait de l’Europe et de ses normes. Et puis Tayyip s’est mis en tête de réaliser enfin son projet caché : la réislamisation de la société, la réottomanisation de la politique extérieure. »

Dans Les Echos, Dominique Moïsi fait le bilan géopolitique de l’année écoulée

La force et le mensonge ont repris du poil de la bête : « On pensait que la vérité était importante, et que la force était devenue anachronique. Marquée par le Brexit, l’élection de Trump et l’implication de Poutine dans le conflit syrien, l’année 2016 a prouvé le contraire. » Le professeur au King’s College évoque notamment le rapprochement diplomatique entre Moscou et Ankara sur le dossier syrien comme l’un « des grands tournants de 2016. Eycip Erdogan considère sans doute que le contrôle des Kurdes est plus important pour lui que le départ du régime d’Assad. Il s’aligne de fait sur la position de Moscou et deTéhéran. Derrière la Russie, l’autre grand vainqueur de l’année au Moyen-Orient est incontestablement l’Iran, qui de la Syrie au Liban en passant par l’Irak, consolide lui aussi ses positions. »

Par Jacques Munier

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