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Le Pen, les mots et les choses

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Quelques aspects, notamment sémantiques, du "toilettage" entrepris par le Front national en vue de sa "dédiabolisation"

On n’y va pas par quatre chemins à L’Express : on vous montre carrément comment « démolir » le FN

L’hebdomadaire publie les bonnes feuilles du livre de Maël de Calan, qui décortique en sept chapitres le programme du parti de Marine Le Pen : économie, social, immigration, politique étrangère… Le jeune élu breton, proche d’Alain Juppé, estime que c’est la seule stratégie qui vaille : aller chercher le FN sur le terrain de la crédibilité politique, plutôt que « hausser le ton et durcir le discours », ce qui n’aboutit en fin de compte qu’à répandre son idéologie et en somme lui servir la soupe en abdiquant sa dignité. Tout et le contraire de tout, voilà ce que promet aujourd’hui la petite entreprise familiale des Le Pen pour se pérenniser. Sur le plan économique le programme « se ressent de ses doutes stratégiques : épouser la contestation sociale des classes populaires ou, au contraire, celle, poujadiste, des petits entrepreneurs, des artisans et des commerçants ». Comme personne n’y prête beaucoup d’attention, ni ses électeurs, ni les politiques, ni le plus souvent les journalistes, les revirements et les contradictions du parti d’extrême-droite, relevés par Maël de Calan, prolifèrent. « Le FN est à la fois pour les entreprises et pour les 35 heures, pour la baisse du coût du travail mais pour des hausses massives de salaires, pour et contre les hausses d’impôts, pour les grandes entreprises qu’il faut soutenir dans la mondialisation mais contre les grandes entreprises qui écrasent les petites en France, un festival qui trouve son point d’orgue quand le FN promet aux agriculteurs une augmentation du prix des produits alimentaires et 23 pages plus loin l’inverse aux consommateurs »… La sortie de l’euro et son coût, la flambée des déficits publics, l’immigration comme cause et solution de tous les problèmes, les différents aspects de l’enfumage national sont passés au crible, sans oublier l’élément le plus inquiétant : l’allégeance promise à l’un des bailleurs de fonds du Front national, le régime Poutine acharné à soutenir tout ce qui menace la cohésion européenne.

On se souvient de cette tribune de Philippe Torreton, dans L’Humanité « la propagande du FN progresse à cause d’un appauvrissement de la biodiversité politique »

Et il ajoutait « comme les méduses qui dominent la faune océanique par manque de prédateurs et finissent par saturer les mers de leur présence urticante et flasque ». Dans un livre publié sous le titre Marine Le Pen prise aux mots, Cécile Alduy et Stéphane Wahnich ont exploité les résultats d’une analyse lexicométrique pour décrypter les logiques sous-jacentes à la campagne de dédiabolisation menée dans les discours, et annoncée jadis en ces termes par Bruno Gollnisch – je cite : « Les batailles politiques sont des batailles sémantiques, celui qui impose à l’autre son vocabulaire lui impose ses valeurs, sa dialectique, et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal. » En utilisant les mots de l’économie comme une nébuleuse enrobante, l’argumentaire du Front national adresse un signe à l’électorat qui lui résiste encore, celui des CSP , pour lui montrer qu’il partage la même langue et qu’il a relégué la rhétorique monomaniaque sur l’immigration – d’ailleurs rebaptisée « communautarisme ». Mais aujourd’hui on braconne dans le vocabulaire républicain ou même celui de la gauche pour lui faire dire autre chose. Ainsi les dérives sémantiques de termes comme « liberté », « démocratie » ou « peuple ». Curieusement le vocable « fraternité » n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucune OPA. Il est vrai qu’il se révèle à l’usage difficile à manipuler aux côtés de « sécurité », « souveraineté » ou « préférence nationale », cette dernière semble-t-il tombée en désuétude. Mais le détournement le plus patent concerne le mot « laïcité », notion historiquement conçue et revendiquée par la gauche française. Dans la bouche de Marine Le Pen, il se révèle une arme exclusivement dirigée contre la communauté musulmane. De même le terme « racisme » s’est-il subrepticement converti en « racisme anti-blanc ». Le double discours est utilisé pour resserrer les rangs à l’intérieur et séduire à l’extérieur, notamment les journalistes et à travers eux l’opinion. Dans l’arsenal des expressions mobilisatrices, volontiers lyriques, il y a les « ténèbres » où s’enfoncerait la France dans le sillage de l’Europe, et « l’espérance » dont la tournure religieuse remplace avantageusement l’espoir, riquiqui, laïque et trop humaniste. Les mots sont par nature la propriété de tous et de chacun d’entre nous. Il faut mettre en garde contre les tentatives sournoises de les dénaturer, et rappeler ici les travaux de Georges Orwell ou de Victor Klemperer qui décryptèrent le langage totalitaire et lui firent rendre gorge de ses mensonges.

Par Jacques Munier

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