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Léon Bloy, Autoportrait, 1863

Le poids des mots

5 min
À retrouver dans l'émission

Jean-Luc Nancy livre, en quelques lignes relevées, son analyse de la séquence électorale qui vient de s’achever.

Léon Bloy, Autoportrait, 1863
Léon Bloy, Autoportrait, 1863 Crédits : Josse/Leemage - AFP

« Il ne s’agit pas d’être content – ni donc mécontent : il s’agit de se réjouir du coup de tramontane qui vient d’emporter les décors du théâtre nommé « politique ». Le philosophe prend soin de distinguer la jubilation qu’il éprouve de la satisfaction qui peine à s’exprimer, mais son diagnostic dans les pages idées de Libération emporte l’adhésion : « une réduction à presque rien de tout ce qui se présentait sous l’une ou l’autre des enseignes partisanes répertoriées. Une majorité surgie de nulle part. Une abstention farouche qui souligne d’un trait épais les deux caractéristiques de la nouvelle scène ». Même si cette abstention est destinée à se transformer en champ de bataille, elle devra prendre en compte « ces données nouvelles ». D’autres raz-de-marée électoraux « tenaient à la poussée d’une attente, d’une colère ou d’un enthousiasme », mais on n’en connaît pas « qui tienne à une lassitude, sinon à un dégoût ». On parle de reconstruction, à droite comme à gauche, peut-être vaudrait-il mieux retrouver le sens des mots : politique, ou encore justice « un mot qui garde son tranchant… »

« La gauche est obligée de se réinventer » titre L’Humanité

Avec l’objectif essentiel de « reconquérir la confiance de Français qui se détournent du politique ». Sur ce sujet, un petit détour par le site la vie des idées.fr peut éclairer nos lanternes, pour redonner du sens à la politique. Vincent Descombes fait le tour de la pensée politique du spécialiste de l’Inde Louis Dumont. Le comparatisme a l’avantage d’élargir la focale et de faire apparaître des généalogies. Contre les conceptions essentialistes du politique (monopole de la violence légitime ou définition de la relation ami-ennemi), le philosophe rappelle que pour nous, « le politique est nécessairement partiel, puisqu’il ne doit pas se confondre avec le religieux. Dès lors, si la catégorie du politique ne donne qu’un « point de vue partiel » sur la vie sociale, il reste à replacer la partie dans le tout si l’on veut en saisir le sens. » Et par exemple ne pas confondre « notre figure du chef d’État et celle d’un roi traditionnel (dont les fonctions sont d’abord celles d’un prêtre veillant à l’intégration du groupe dans l’ordre universel des choses) ». Car « le sens du politique ne peut pas être le même dans une société qui assigne une dimension religieuse à la fonction royale et dans une société qui a sécularisé cette fonction ».

Ce qui semble aujourd’hui évident mais notre pays a tardé à faire la distinction, et la figure du monarque peine à évacuer la sphère politique

A l'occasion de la sortie de son ouvrage Léon Bloy, la littérature et la Bible, Pierre Glaudes a accordé un entretien au FigaroVox. Il revient sur cette époque de va-et-vient entre empires, républiques et monarchies à travers les figures de prophètes antimodernes, animés d’un élan contradictoire entre la déploration d’un passé révolu et l’invention du nouveau en matière esthétique. Une crise fin de siècle, née d’un sentiment de décadence suite à la défaite de 1870 aggrave la méfiance de ces auteurs « à l'égard de l'idéologie du progrès, des mutations technologiques et industrielles extrêmement rapides » qu’ils voient « comme une course effrénée vers l'abîme ». Sur le plan politique, les « débuts de la troisième République, surnommée la République opportuniste, émaillée de scandales et qui crée une ambiance délétère » avive le sentiment « que l'argent semble manipulé et capté par les puissants, et les artistes de plus en plus pauvres contraints de passer sous le joug de la presse pour pouvoir vivre de leur plume, où ils ont le sentiment d'être asservis ». Barbey d'Aurevilly, Huysmans ou Villiers de L'Isle-Adam, notamment, forment avec Léon Bloy une nébuleuse antimoderne au messianisme tragique qui trouvera une terrible confirmation dans la Grande Guerre : « J'attends les cosaques et le Saint-Esprit », écrit alors le pèlerin de l’absolu dans son journal. Les éditions Arfuyen publient un ensemble de citations de l’entrepreneur en démolitions choisies par Yves Leclair : Ainsi parlait Léon Bloy. Le catholique intransigeant y parle de la justice : « Il est écrit que les affamés et les mourants de soif de justice seront saturés. Je puis donc espérer une ébriété sans mesure. » Et encore : « Fils obéissant de l’Église, je suis néanmoins en communion d’impatience avec tous les révoltés, tous les déçus, tous les inexaucés, tous les damnés de ce monde. Quand je me souviens de cette multitude, une main me saisit par les cheveux et m’emporte, au-delà des relatives exigences d’un ordre social, dans l’absolu d’une vision d’injustice à faire sangloter jusqu’à l’orgueil des philosophies. » Lucide, Le Désespéré note que « Chaque homme est, en naissant, assorti d’un monstre. Les uns lui font la guerre et les autres lui font l’amour. » Et à propos de l’idole de l’argent, pulsion fondamentale du bourgeois, Léon Bloy vilipende la mentalité de boutiquier qui n'a « jamais vendu que de la merde, et toujours à faux poids, surtout aux pauvres qui n'ont pas de balances ».

Par Jacques Munier

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