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Le poker menteur de Poutine en Syrie

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New York, ONU, 28 septembre
New York, ONU, 28 septembre Crédits : RIA Novosti - Reuters

Les pages Débats des quotidiens reviennent sur la tragédie syrienne à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations Unies qui s’est tenue à New York ce lundi

Une occasion pour le président russe de sortir de son isolement diplomatique suite à la crise ukrainienne et de remettre au centre du jeu son allié « naturel », le dictateur syrien. Mais les conjectures sur le rôle supposé du boucher de Damas dans le règlement du conflit semblent bien prématurées. Et lorsque Poutine, avec sa rhétorique habituelle, estime que ce n’est ni aux Etats-Unis ni à la France de décider de l’avenir politique de la Syrie mais à son peuple, il oublie de dire que près de la moitié du pays a déjà donné son avis, avec ses pieds, ses gilets de sauvetage ou les bicyclettes macédoniennes, et l’autre n’attend sous les bombes que l’occasion d’en faire autant… Dans Le Monde , Alexandre Melnik, fin connaisseur de la politique étrangère russe, plaide pour la proposition du Kremlin de rassembler une large coalition contre l’État islamique, « mais sans naïveté sur sa stratégie en Ukraine », rappelant le nouveau comportement russe sur la scène internationale, qui consiste désormais à multiplier les « conflits gelés » chez ses voisins, dans le Donbass, l’Ossétie du Sud ou la Transnistrie. Et à propos du parallèle historique esquissé devant l’Assemblée générale de l’ONU entre cette coalition antiterroriste et celle contre Hitler lors de la seconde guerre mondiale, il forme le vœu que la paix qui en découlerait n’engendre pas une autre menace, « à l'instar des dictatures rouges que Staline avait installées, il y a soixante-dix ans, dans les pays d'Europe de l'Est ».

Dans ces mêmes pages du Monde Nicolas Appelt s’interroge sur « la petite musique lancinante » qui monte dans l’espace politico-médiatique : « considérer Bachar Al-Assad comme faisant partie de la solution au conflit syrien »…

Alors qu’il est à l’origine du problème, comme l’a réaffirmé notre président devant les Nations-Unies, un président qu’on présente ici volontiers comme isolé sur cette position – ce qui ne serait pas en soi une faiblesse mais l’affirmation d’une force et d’une conviction éthique partout défaillante – et ce ne serait pas la première fois dans notre histoire. Mais surtout il partage cette position avec le président américain, lequel refuse d’entrer dans le poker menteur de son homologue russe. « En quoi l'appui militaire russe, qui se concentre sur la côte syrienne et qui, derrière l'objectif déclaré de lutte contre le terrorisme, ne vise qu'au maintien du régime en place, constitue-t-il une amorce de solution globale au conflit syrien ? » se demande à juste titre Nicolas Appelt. « Certes, d'un point de vue de Realpolitik, il y a urgence pour certains dirigeants européens à stopper l'afflux de migrants qui risque, à terme, d'entraîner un mécontentement de leur population – poursuit-il – Mais comment et à quel prix ? »

D’autant que, selon les experts, rien ne permet d’affirmer que la Russie ait une vision plus précise que les Occidentaux de la stratégie à adopter face à Daech

On est même en droit de se demander si tel est véritablement l’objectif de Poutine. On sait que son protégé s’est depuis le début soigneusement abstenu de bombarder les positions de l’État islamique, réservant ses gaz mortels et ses barils de dynamite aux populations civiles. Comme le rappelle Julien Nocetti dans les pages Idées de Libération , les dirigeants russes, « obsédés par leur quête de parité avec les Etats-Unis, cherchent toujours un dialogue exclusif avec Washington pour le règlement des conflits régionaux. Un Moyen-Orient pacifié diminuerait le poids russe. Tout en affirmant souhaiter une baisse de la tension dans la région, Moscou contribue avec constance à la maintenir, ce que le conflit syrien illustre à merveille. » On peut raisonnablement parier que Poutine n’engagera pas ses troupes sur le terrain, en se contentant de défendre le réduit alaouite et le couloir permettant de convoyer des armes destinées au Hezbollah. Comme on sait, le poker menteur ne prend tout son sel qu’à élargir le tour de table, pour mieux diluer le bluff. Et au bout du compte les gagnants pourraient bien se congratuler à trois : le clan Assad, les Iraniens et les Russes.

Jacques Munier

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