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Manif de policiers à Toulouse, novembre 2016

Le populisme pénal

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la politique pénale est l’un des thèmes de société qui restent dans l’angle mort en période électorale, quand il n’est pas instrumentalisé par les démagogues.

Manif de policiers à Toulouse, novembre 2016
Manif de policiers à Toulouse, novembre 2016 Crédits : Alain Pitton - AFP

Le nouvel an est le moment des bonnes résolutions. Le mensuel Sciences Humaines n’y va pas par quatre chemins : « Et si on changeait tout ? »

Construire la paix, en finir avec la dette, abolir les frontières (c’est Catherine Wihtol de Wenden qui s’y colle), et pourquoi pas donner le pouvoir aux citoyens, révolutionner l’école, mettre fin aux discriminations ou supprimer les prisons… Je m’arrête là avant de refroidir le climat, car la politique pénale est l’un des thèmes qui restent dans l’angle mort en période électorale, quand il n’est pas instrumentalisé par les démagogues. Gilles Chantraine évoque les théories abolitionnistes qui expriment un rejet éthique de la prison, comparable à celui de la peine de mort ou des anciens supplices. Un rejet qui trouve à « s’articuler à une critique politique des rapports de domination, notamment économiques ». Dans un livre qui est au aujourd’hui au programme des concours de l’Administration pénitentiaire, Surveiller et punir, Michel Foucault déroulait déjà la monotone et sempiternelle litanie des déficiences bien connues de la prison, qui ne diminue pas le taux de criminalité, provoque la récidive, fabrique des délinquants en créant un milieu et une culture propice, et en précipitant dans la misère la famille du détenu. Mais, relève le sociologue, « l’institution se nourrit de sa propre critique : si le dispositif est en échec, c’est qu’on n’y a pas mis assez de moyens ». D’où les programmes de construction de nouvelles prisons, qui reproduiront immanquablement les mêmes défauts. Spécialiste de sociologie carcérale, Gilles Chantraine considère que les arguments des abolitionnistes ne parviennent pas à résoudre certaines difficultés, comme les crimes les plus dommageables, au rang desquels il mentionne également « la délinquance écologique et fiscale pratiquée par des États ou de grandes entreprises ». Mais l’abolitionnisme a impulsé « un courant de pensée et de résistance pour tous ceux qui désespèrent de l’inertie des systèmes pénaux et de la violence des rapports de domination auxquels ils s’adossent ».

Cela dit, des prisons, on en ferme en Europe

C’est ce que montre la revue DedansDehors, éditée par l’Observatoire international des prisons, dans un dossier sur la décroissance carcérale où figurent en bonne place les pays scandinaves ou l’Irlande, avec des cas plus disputés comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, ces derniers fermant leurs prisons pour en louer d’autres en Belgique, qui voit du coup les siennes exploser. Même les États Unis, dont la population carcérale a quintuplé ces dernières décennies du fait d’une aggravation de la sévérité des peines, remet aujourd’hui en question le recours massif à l’incarcération, sous les effets conjugués de la pression économique et d’une opinion publique de plus en plus sceptique devant le taux élevé de récidive. Dans tous les cas, deux éléments sont déterminants : les responsables politiques sont davantage à l’écoute des chercheurs en sciences sociales qui arpentent le terrain, afin de trouver des solutions moins coûteuses et plus efficace pour améliorer la sécurité publique. Et les juges sont invités à faire leur métier en se détournant de l’automaticité des peines pour individualiser les sanctions. En Suède, par exemple, dans les affaires de stupéfiant, c’était la quantité du produit qui déterminait la durée et la nature de la peine. Aujourd’hui d’autres critères entrent en ligne de compte : le type de drogue, la nature de l’usage – privé ou professionnel – ou le fait que le contrevenant soit lui-même dépendant.

Concernant les prisons, la France ne semble pas suivre le même chemin puisqu’elle s’apprête à en construire de nouvelles

Et pour Marie Crétenot, « le gouvernement nous mène droit dans le mur ». Au lieu de poursuivre l’ambition de sa prédécesseure d’un moindre recours à l’emprisonnement, le ministre de la Justice emboite le pas au chef du gouvernement qui a ouvert le chantier de plus de 16000 cellules réparties en 33 établissement, alors même que « les enjeux sécuritaires » dont il se prévaut, en se gardant bien de dire qu’il s’agit là d’un choix de politique pénale, ne correspondent en rien à l’évolution de la criminalité, laquelle est stable, voire en diminution pour les homicides et les vols. Comme on sait, ouvrir de nouvelles prisons, c’est les remplir, et tourner le dos aux aménagements de peine qui ont un effet direct sur le taux de récidive. Mais en période électorale le thème est porteur. C’est pourquoi Didier Fassin, dans son livre d’anthropologie du châtiment, publié au Seuil sous le titre Punir, une passion contemporaine, reprend l’expression de « populisme pénal ». Lequel est d’autant plus profitable qu’il permet de maquiller ses échecs en matière de progrès social. Car dans une époque d’accroissement des inégalités économiques et de montée de l’insécurité sociale (R. Castel) la désignation de boucs-émissaires et la focalisation sur l’immigration illégale et la petite délinquance servent, entre autres, à éluder la question sociale et la demande de justice.

Par Jacques Munier

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