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Centre Penitentiaire de Lille-Annoeulin

Le principe de punition

4 min
À retrouver dans l'émission

Nos prisons : « le moment punitif est à la fois le contrepoint et le catalyseur du moment inégalitaire » selon Didier Fassin.

Centre Penitentiaire de Lille-Annoeulin
Centre Penitentiaire de Lille-Annoeulin Crédits : Hubert Van Maele - Maxppp

Manuel Valls et Bernard Cazeneuve se sont rendus hier à Alfortville dans un commissariat pour « dialoguer avec la base » après les manifestations de policiers

Des manifestations qui ont défié leurs puissants syndicats, la hiérarchie et l'exécutif. Dans L’Express, Sebastian Roché explique le fossé qui s’est creusé entre de nombreux policiers et leurs représentants, accusés « de profiter du système de cogestion entre l’administration et la police », notamment en matière d’avancement et de promotions. Le criminologue rappelle que c’est essentiellement la sécurité publique qui manifeste, « alors que la police judiciaire, les services d’intervention et le renseignement sont quasi absents des rassemblements. Ils sont la partie de la "maison" qui fait le travail ingrat et que les ministères de l’Intérieur successifs ont le moins gâtée depuis vingt ans. » Soumis à la pression du chiffre, ils multiplient les actes les plus faciles comme les contrôles d’identité, éventuellement répétitifs à l’encontre des mêmes « faciès » identifiables. Ce qui a pour effet de creuser encore leur déficit de confiance et de légitimité auprès des citoyens, l’un des plus bas en Europe. Au plus fort des manifestations, Libération avait eu la bonne idée de faire dialoguer police et justice dans la personne de Céline Berthon – du Syndicat des commissaires de police – et de Matthieu Bonduelle, du Syndicat de la magistrature. Sur le prétendu « laxisme » des juges, l’un des principaux slogans des policiers en colère, la syndicaliste ne conteste pas les chiffres de l’augmentation de la population carcérale. Mais elle dénonce un manque d’information sur l’issue des procédures, quand un délinquant interpelé se retrouve en liberté peu après son arrestation. Problème de délai dans l’exécution des peines, lui répond le magistrat, dû notamment à la lenteur des procédures, faute de moyens, une « frustration » partagée par les policiers et les juges.

Et pourtant la population carcérale n’a jamais été aussi nombreuse

C’est l’objet du dossier de la revue Esprit : Nos prisons. La surpopulation carcérale compromet toute politique de réinsertion, l’un des objectifs déclarés de la détention. Il est loin le temps où « un consensus humaniste était encore possible autour de la prison », avec Robert Badinter et Jean-René Lecerf, le Rapporteur de la loi pénitentiaire en mars 2009, un « consensus qui avait inspiré les réformes de l’après-guerre, sous l’impulsion des Résistants qui avaient découvert avec stupeur l’état de nos prisons. » Jean-Marie Delarue, l’ex- Contrôleur général des lieux de privation de liberté, parle de « l’industrie de la captivité » : budgets, architectures panoptiques, mise au ban des agglomérations – banlieues au sens propre, reléguées en banlieue, ce qui n’est pas sans conséquences pour les familles, souvent astreintes à de longs déplacements pour rendre visite à leurs proches détenus. La revue Passe-Murailles, éditée par le Genepi, l’association de défense des droits des détenus, pointe d’ailleurs dans sa dernière livraison un effet paradoxal de cette relégation : les jeunes des quartiers populaires parlent souvent de la prison comme d’une annexe « où ils refont le quartier, en important leur définition du respect, de l’honneur, l’importance de la flambe ». Pour Claire VD Bogaard, rédactrice en chef de la publication, « les affinités se créent selon les territoires d’origine. Mettre en avant cette appartenance territoriale, se référer à l’extérieur, permet de minimiser l’emprise de la prison et de résister au caractère dépersonnalisant de la vie en institution totale. » Le dossier, consacré au déterminisme social de la prison, est parfaitement illustré par les discriminations flagrantes au départ de ce que Christiane Taubira, Garde des Sceaux, désignait comme la chaîne judiciaire. Séverine Quinault observe que « dans les Zones urbaines sensibles, le contrôle de police est toujours vécu comme une forme de répression et d’injustice pour les jeunes. Pour aux, la police est garante d’un ordre social profondément injuste. » D’où les rebellions, les outrages qualifiés, les bavures et à terme les émeutes…

La revue Mouvements consacre son dernier N° à la condition carcérale

Avec notamment l’interview de Didier Fassin, auteur d’une enquête détaillée sur les prisons, publiée l’an dernier au Seuil sous le titre évocateur de L’Ombre du monde. À propos de la surpopulation carcérale, il évoque la reproduction exponentielle des inégalités produite par le système judiciaire : « dans la décennie 2000 les condamnations pour usage simple de stupéfiants, en l’occurrence du cannabis, ont été multipliées par trois, afin de satisfaire aux exigences du chiffre, tandis que les condamnations pour délinquance économique ont diminué d’un tiers, par l’effet convergent d’une meilleure protection des élites politiques et financières contre les sanctions et d’une saturation de l’activité des parquets par l’attention portée sur les petits délits. Le moment punitif est donc à la fois le contrepoint et le catalyseur du moment inégalitaire. »

Par Jacques Munier

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