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Village amérindien du XVe siècle, parc historique national de Pecos, Nouveau Mexique.

Le réel et son double

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La crise sanitaire semble particulièrement propice à la propagation des théories du complot.

Village amérindien du XVe siècle, parc historique national de Pecos, Nouveau Mexique.
Village amérindien du XVe siècle, parc historique national de Pecos, Nouveau Mexique. Crédits : Getty

« Rien de plus fragile que la faculté humaine d'admettre la réalité - observait le philosophe Clément Rosset. Le réel n'est généralement admis que sous certaines conditions et seulement jusqu'à un certain point : s'il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. » Dans une tribune du New York Times publiée sur le site du Point, Yuval Noah Harari analyse la structure commune aux théories du complot pour expliquer leur pouvoir de séduction. Historien, l’auteur de Sapiens rappelle la pérennité millénaire de cette disposition mentale et l’une de ses formes les plus toxiques dans le nazisme et sa théorie d’une cabale internationale.

Une coterie de financiers juifs domine secrètement le monde et complote pour détruire la race aryenne. Ils ont mis sur pied la révolution bolchevique, dirigent les démocraties occidentales et contrôlent les médias et les banques. 

Sur ce modèle « émerge une théorie du monde fonctionnelle » avec une explication simple à différents  processus complexes.

Les événements qui font l'actualité sont un écran de fumée astucieusement conçu pour nous berner, et les grands de ce monde qui attirent notre attention ne sont là que pour la détourner. Ce ne sont que des marionnettes aux mains de ceux qui tirent vraiment les ficelles.

Pas besoin d'étudier l'histoire du Moyen-Orient ou la géopolitique pour comprendre la guerre en Syrie, ni de s’embarrasser de chauves-souris, d’écosystèmes ou de virus pour expliquer la pandémie. Même s’il y a bien de véritables conspirations - les pressions de certains lobbies, le piratage des données personnelles, les manœuvres d’un gouvernement étranger pour galvaniser les extrémistes de votre pays - impossible de les ramener à un seul grand complot mondial.

Il arrive qu'une entreprise, un parti politique ou une dictature parvienne à monopoliser une part importante de la puissance mondiale. Mais, dans ce cas, il est presque impossible de garder le secret. Qui dit gros pouvoir dit aussi grosse publicité.

Réparer la vérité

« Comment remettre le génie de la vérité dans sa lampe ? » demande le poète américain John Freeman sur le site AOC en s’alarmant des dégâts causés par la présidence qui s’achève sur « un refus sidérant ». Face à ce que le responsable de la sécurité du scrutin a appelé « l’élection la plus sûre de l’histoire américaine », Trump « s’est mis à débiter des conspirations les unes après les autres ».

Les campagnes qu’il a menées et le cirque gouvernemental dont il a été le monsieur loyal se sont transformés en un carnaval bouillonnant d’exagérations et de stéréotypes. Photos trafiquées, faux comptes et fake news se déversaient dans le cycle de l’actualité. Quand règne le chaos, nul besoin d’être constant ou cohérent.

John Freeman évoque une étude récente selon laquelle « la source numéro un de la désinformation sur le coronavirus a été le président des États-Unis ».

Trump n’a pas tant gouverné qu’il n’a passé son temps à tisser une toile dense et interminable de mensonges qui permettait à ses partisans pourtant nés – ne serait-ce qu’un peu – plus avantagés que les autres, de préserver ce droit inviolé de se sentir contrariés, de se croire victimes d’un complot qui voulait leur retirer ce qu’ils estiment leur appartenir. Si Trump a construit un mur, c’est celui-là.

Mais les faits sont têtus, irréfutables et « gênants ». La planète se réchauffe, entraînant des déplacements de populations, le virus continue de faire rage et le jour de l’assaut du Capitole quatre mille personnes sont mortes du Covid. Des faits qui sont la cause de « la triple crise sanitaire, climatique et nationaliste qui touche le monde entier – la peur servant toujours de prétexte pour fermer les frontières – et l’association de ces trois éléments a accéléré la montée des idées revanchardes que sont le racisme, le sexisme et l’intolérance ».

Démocrate Nouveau-Mexique

Dans la dernière livraison de la revue America, Jean-Marie Gustave Le Clézio dit à une amie américaine du Nouveau-Mexique son espoir et sa joie à l’annonce de l’élection de Joe Biden. Le Nouveau-Mexique, un état traditionnellement démocrate coincé entre Texas et Arizona, les partisans d’une politique migratoire hostile et raciste. 

Au Nouveau-Mexique, qui est immigrant ? demande l’écrivain. Les plus anciens habitants, ce sont les Indiens d’Amérique, les Apaches au nord et au sud, les Pueblos le long du Rio Grande, les Navajos à l’ouest.

Et lorsque le gouverneur de l’Arizona a décrété la fermeture des frontières des réserves indiennes aux migrants, les Papagos ont refusé, continuant d’aider les voyageurs en difficulté.

Par Jacques Munier

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