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Ceuta, le 18 mai 2021

Le retour des migrants

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L’épisode migratoire dans l’enclave espagnole de Ceuta, au nord du Maroc, a ramené la question des migrants sur le devant de la scène.

Ceuta, le 18 mai 2021
Ceuta, le 18 mai 2021 Crédits : Antonio Sempere - AFP

On ne saura sans doute jamais ce qui a été le plus déterminant dans la décision du Maroc de baisser la garde et de laisser passer 8000 migrants vers ce territoire disputé, vestige du colonialisme. L’accueil pour soins à Madrid, fin avril, du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario ; la crise sanitaire qui a frappé l’économie du royaume, notamment la fermeture des frontières, privant une partie de la région des échanges économiques (formels ou informels) avec Ceuta ; ou bien les négociations en cours avec l’Union européenne pour un nouvel accord liant contrôle migratoire et coopération économique, histoire de mettre un coup de pression ? Un document confidentiel du Conseil européen, dévoilé par le quotidien espagnol El Pais, reconnaît "un décalage croissant entre les offres européennes et les attentes marocaines". Comme le rappelait Jean-Baptiste François dans La Croix, "le Maroc figure au troisième rang des pays méditerranéens qui touchent le plus de fonds européens, en échange de leur bonne coopération migratoire", après la Turquie et la Lybie. Depuis 2014, 343 millions d’euros ont été versés au pays pour financer des programmes de prise en charge des candidats à l’asile.

Rabat estime avoir joué le jeu de la maîtrise des flux, en les réduisant de moitié entre 2018 et 2019. Le Maroc demande donc une aide de 3,5 milliards d’euros pour la période 2021-2027.

La moitié de ces 8000 personnes ayant franchi la frontière a été expulsée séance tenante. Des refoulements sans formalités ni délai, dits « refoulements à chaud », pratiqués depuis des années par l’Espagne dans ses deux enclaves. Très critiqués par les ONG, ils ont été entérinés par la loi espagnole en 2015, seulement à Ceuta et Melilla. Dans les pages idées de L’Obs, Xavier de La Porte rend compte du dernier livre de Roberto Saviano, En mer, pas de taxis (Gallimard), dont le titre renvoie aux accusations lancées par les leaders populistes aux ONG qui portent secours aux migrants en mer. Depuis dix ans, dix personnes en moyenne meurent chaque jour en tentant de traverser la Méditerranée. Pour Roberto Saviano, à l’origine de ce drame, il y a un mensonge, "le grand mensonge employé ces dix dernières années par le monde politique pour ne plus parler politique". Selon lui, les dirigeants européens qui continuent de brandir des slogans tels que "nous expulserons les clandestins" ou "nous contrôlerons l’immigration" en dépit de l’échec des mesures prises, recyclent la vieille recette des promesses non tenues mais sempiternellement réitérées, "en raison même de leur impraticabilité, de leur destin d’éternelles promesses ou menaces". Contre le mensonge utile consistant à dire que l’Europe est menacée par l’immigration, il rappelle au passage quelques faits bien connus : 86 % des réfugiés sont accueillis par des pays "du Sud" (dans le seul Ouganda, par exemple, vivent 900 000 réfugiés provenant du Soudan du Sud en guerre) ; l’Afrique « est le continent d’où l’on part le moins, car peu de gens en ont les moyens » et ce ne sont jamais les plus démunis qui émigrent, le coût du voyage étant trop élevé, ce qui rend problématique la distinction entre "migrants politiques" et "migrants économiques". Enfin, les entraves opposées à la liberté de circulation ne font qu’enrichir les passeurs contre lesquels on prétend lutter, tout en rendant plus périlleux le passage pour ceux qu’on dit vouloir protéger.

La force du témoignage

Contre le mensonge, Roberto Saviano mobilise dans son livre toute la force du témoignage : entretiens, photographies, interpellations politiques... 

Au photographe italien Giulio Piscitelli, qui a fait une traversée avec des migrants depuis la Tunisie en 2011, Saviano fait raconter les conditions sur le bateau : le moteur et la pompe de cale qui s’arrêtent, les hommes qui écopent, tout le monde qui se vomit dessus. *

Paolo Pellegrin (dix fois récompensé au festival World Press Photo) voit la photographie comme une sorte d’activation des neurones-miroirs : "Chez l’autre, il y a toujours un reflet de ce que nous sommes et, réciproquement, nous sommes aussi le miroir de l’autre. La photographie est une tentative d’abolir les distances."

Dans ses habits propres et comme endimanché, ses cheveux lissés par la houle meurtrière, le corps du petit Aylan Kurdi échoué sur la plage avait déclenché en 2015 une compassion générale. Dans Le Point, Kamel Daouad évoquait son visage enfoui dans le sable : "il ne veut pas nous voir". 

Sa mort est une porte fermée, une condamnation.

Par Jacques Munier

* "Ainsi d’un autre passage, beaucoup plus sombre, sur les blessures des migrants qui arrivent à franchir la mer. Une infirmière de Médecins sans Frontières raconte les brûlures profondes qui marquent la peau de certains, en particulier les femmes et les enfants. Elles sont dues au kérosène nécessaire à l’alimentation des petits moteurs, stocké dans des bidons non étanches dont il s’échappe, et qui se mêle à l’eau de mer et stagne au centre de l’embarcation, là où on place en priorité femmes et enfants pour les protéger des vagues. Pendant des heures, des jours parfois, il brûle les vêtements et la peau des cuisses, des fesses, des organes génitaux, provoquant des cicatrices définitives, et parfois pire. Ici, on est au-delà de ce que peut montrer la photo. Parfois donc, ce sont les mots de Saviano qui prennent le relais et se font litanie : "En pleine mer, il y a des vagues, on a la nausée, on sent le froid qui gèle les os et aussitôt après la chaleur qui rôtit la peau, assèche la gorge et, heure après heure, fait perdre tout espoir, si on en avait encore.

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