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Le revenu universel

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On parle beaucoup du revenu universel en ce moment et nul doute qu’il sera au cœur du débat ce soir entre Benoît Hamon et Manuel Valls.

Rappelons d’abord, pour prendre la mesure de l’enjeu politique, qu’au lendemain de la guerre l’économiste libéral Friedrich Hayek s’inquiétait de la montée des socialistes, en Europe comme en Amérique, et l’expliquait ainsi : « c'est leur courage d'être utopiques qui leur a permis de gagner le soutien des intellectuels et par là une influence sur l'opinion publique ». L’idée d’un revenu universel n’est pas neuve, les citoyens romains bénéficiaient déjà de l’annone octroyant le pain et le vin – minimum vital – mais à part quelques expériences ponctuelles et limitées, la formule reste largement utopique, même si elle est étonnamment consensuelle. Dans les pages débats du Monde, il n’y a pas à vrai dire de débat sur le principe. La lutte contre la pauvreté et la précarité, la perspective d’une raréfaction du travail font l’unanimité sur la solution. Restent les divergences sur la mise en œuvre et sur l’esprit : paradoxalement, le revenu universel est une idée partagée par la gauche sociale et les tenants du libéralisme, lesquels y voient la perspective d’un désengagement de l’état, l’ensemble des aides sociales et des administrations qui les gèrent s’effaçant par cette mesure simple et automatique. Guy Sorman ajoute un argument non négligeable : elle affaiblirait mécaniquement le discours populiste. Jean-Marc Ferry estime que la proposition portée par Benoît Hamon est un bon moyen d'accompagner socialement la mondialisation. Il évoque les deux options pour sa mise en œuvre : le crédit d’impôt ou l’allocation universelle. La première aurait l’avantage d’être peu coûteuse et redistributive à hauteur des prélèvements fiscaux. La deuxième – le revenu universel au sens strict – serait plus compliquée et onéreuse, elle se heurte à l’argument de bon sens selon lequel les plus riches en bénéficieraient à égalité, même s’ils ne pourraient en recueillir qu’une petite partie car l’allocation viendrait s’ajouter aux tranches supérieures de l’impôt. Pour le philosophe, la solution qui semble avoir l’aval du candidat socialiste serait de procéder « de façon progressive en restreignant au départ le cercle des destinataires ; par exemple, aux plus pauvres ainsi qu'aux étudiants entre 18 et 25 ans ». Face à l’argument d’une « incitation à la paresse », il rappelle que ce revenu modeste reste incitatif pour la recherche d’un complément de salaire dès lors qu’on veut s’acheter une voiture ou partir en vacances, et que le travail demeure un mode essentiel d’insertion et de reconnaissance sociale. Selon lui, le revenu universel est aussi « un investissement économique qui favoriserait l'essor d'un secteur quaternaire d'activités libres, manuelles (artisanales ou artistiques), relationnelles (animation, tutelle, soutien, surveillance, assistance, etc.) ou intellectuelles ».

Dans les mêmes pages du Monde, Paul Jorion met en garde contre les risques d’une telle mesure

Comment prévenir sa prédation par la finance, demande-t-il. « On se souvient des hausses de loyer qui accompagnaient les hausses de salaire. On pense aussi à l'allocation de 4 000 dollars attribuée en 2009 aux Etats-Unis aux nouveaux accédants à la propriété, qui fit aussitôt bondir du même montant le prix des logements. » Pour l’anthropologue et économiste, il serait préférable de décider de « la gratuité de tout ce qui relève de l'indispensable (alimentation, logement, transport, connectivité) ». Même son de cloche chez Laurent Greilsamer dans l’hebdomadaire Le un : « Pourquoi arroser très modestement « nos » pauvres en dépensant beaucoup alors que nous savons qu’il faut prioritairement traiter trois dossiers : le logement, l’aide aux foyers monoparentaux et les jeunes issus de l’immigration. Cela fait soixante ans que l’État s’avère impuissant à favoriser la construction des 500 000 logements annuels indispensables. » Daniel Cohen cite quant à lui un exemple parlant pour illustrer les inégalités auxquelles un revenu de base pourrait remédier : « Naître propriétaire d’un studio à Paris représente un avantage de 700 euros par mois. Cela fait une immense différence pour une personne qui s’installe dans la vie ». Et l’économiste de rappeler l’origine de l’idée. Thomas Paine estimait « que la terre a été donnée aux hommes comme un bien indivis et constate, à la manière de Rousseau, qu’elle a par la suite été privatisée. Les propriétaires ont donc dépossédé les gens d’une part de l’héritage « naturel » qui leur revenait. À ses yeux, il faut combattre cette injustice en accordant un revenu de substitution à ceux qui ne profitent pas de l’héritage. » Conclusion de Daniel Cohen : « Nous sommes entrés dans une ère de précarité nouvelle pour le travail. Le chiffre des exclus de ce marché augmente d’un million tous les cinq ans. Aujourd’hui, cela représente près de 6 millions de personnes, auxquelles s’ajoutent 2 millions de grands pauvres. La nécessité de créer un nouveau socle de protection s’impose. » Et dans le mensuel Sciences Humaines, consacré aux nouveaux visages de la précarité, Julien Damon fait l’historique des politiques sociales depuis les Trente Glorieuses, il évoque aussi le revenu universel : « Quelles solutions face à la précarité ? »

Par Jacques Munier

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