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Siegfried Kracauer

Le savant, le journaliste et le politique

5 min
À retrouver dans l'émission

Au seuil de cette nouvelle saison du Journal des idées on fait le point sur les relations entre l’information, les sciences sociales et la politique

Siegfried Kracauer
Siegfried Kracauer Crédits : Daniel Reinhardt - Maxppp

Plusieurs articles et publications incitent à cet examen de conscience préalable. L’observateur attentif des médias, Jean-Claude Guillebaud, revient dans sa chronique hebdomadaire du supplément TéléObs sur le télescopage constant de « la rigolade et l’épouvante », à l’heure de l’access prime time : « sur la plupart des chaînes, la grosse cavalerie rigolote concoctée en studio annonce ou précède de peu les journaux télévisés auxquels elle nous introduit », « une bonne grosse tranche de calembredaines, juste avant de basculer dans la guerre et les égorgements du jour. » En résulte ce qu’il décrit comme « un brouillage indéfinissable, un effacement de toute ontologie, une sorte de n’importe quoi assumé. Tout se vaut, tout se ressemble, tout s’équivaut… Comme si, entre les coups de gong périodiques de la tragédie humaine, la rumeur du divertissement reprenait illico possession de l’espace. » Dans sa chronique médiatique des pages idées de Libération, Daniel Schneidermann évoque la piètre prestation de rentrée du premier ministre au micro de Jean-Jacques Bourdin, relayée sur le web « en montages vidéos jubilatoires et accablants ». Devant les manifestations répétées d’incompétence du chef en second de l’exécutif, le chroniqueur se demande si l’amateurisme n’est pas en train de gagner la classe politique : « Le niveau a-t-il si drastiquement baissé en vingt-cinq ans ? Ou bien, pris dans l’essoreuse des médias en ligne, des méta-medias, de la dérision omniprésente, de l’info continue qui tympanise chaque bourde, des montages et des buzz, les dirigeants politiques se révèlent-ils simplement comme on aurait toujours dû les voir ? Question ouverte. » Et non tranchée à ce jour… La politique serait-elle aussi soluble dans la rumeur du divertissement médiatique ? Dans les deux conférences regroupées sous le titre Le savant et le politique, Max Weber distinguait les deux fonctions en rappelant que le politique prend position tandis que le scientifique analyse les structures politiques. « Chaque fois qu’un homme de science fait intervenir son propre jugement de valeur, il n’y a plus de compréhension intégrale des faits », écrivait-il. « Le destin de notre époque, caractérisée par la rationalisation, par l’intellectualisation et surtout par le désenchantement du monde, a conduit les humains à bannir les valeurs suprêmes les plus sublimes de la vie publique. Elles ont trouvé refuge soit dans le royaume transcendant de la vie mystique soit dans la fraternité des relations directes et réciproques entre individus isolés ». Mais aujourd’hui les politiques ne cessent de solliciter l’avis des scientifiques pour asseoir leur autorité et assurer leurs décisions, même si comme la Médée d’Ovide ils conviennent piteusement : « Je vois le meilleur et je l’approuve, et néanmoins je fais le pire ». Le poids des lobbies, les rumeurs malsaines distillées par les fake-news, la tyrannie subreptice des « éléments de langage » brouillent la vision. D’où l’intervention nécessaire des hommes de science dans les médias, hors des cabinets ministériels, pour nourrir le débat sur des bases saines.

Et c’est précisément l’objet de cette chronique : relayer ces analyses jour après jour

De la lecture quotidienne des pages idées des quotidiens, des hebdos et des revues émerge la forme hybride et bienvenue d’un journalisme d’intervention, éclairé et non dogmatique. Le modèle n’est pas nouveau, il s’est illustré dès les années trente dans la presse allemande. Le meilleur exemple : Siegfried Kracauer, le sociologue de la classe montante des employés et l’auteur d’une histoire du cinéma expressionniste jusqu’aux films de propagande nazis, publiée sous le titre De Caligari à Hitler. Dans la Frankfurter Zeitung, entre 1930 et 1933, il s’est employé à décrire le monde d’avant la catastrophe. Des articles rassemblés sous le titre Politique au jour le jour, édités par la Maison des sciences de l’homme. C’était alors dans la forme du « feuilleton », un texte figurant à la une du quotidien. L’auteur pressent ce qui se joue « sous la surface », titre de l’un de ses articles, et permet de suivre au plus près dans la population berlinoise les dernières années de la République de Weimar. Son dernier texte, paru deux jours après l’incendie du Reichstag décrit la scène. Il s’étonne notamment du silence qui émane de la foule venue contempler les reliefs encore fumants du désastre. Un tel événement devrait susciter les échanges, les débats, les conflits… « Cet incendie au contraire a rendu la foule muette. Sans parler, les passants vont leur chemin ou fixent des yeux ce Reichstag où il n’y a rien à découvrir. Tout au plus entend-on de temps en temps un murmure. Mais il interrompt rarement la contemplation du bâtiment dévasté qui enchaîne tous les regards avec la force magique d’un symbole attaqué. Les regards passent au travers de ce symbole et plongent dans l’abîme qu’ouvre sa destruction. »

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