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Gustave Courbet, La Mer, 1867

Le sentiment océanique

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À retrouver dans l'émission

Un rêve confiné d’aubes marines, d’embruns et de vagues à l’algue

Gustave Courbet, La Mer, 1867
Gustave Courbet, La Mer, 1867 Crédits : Getty

C’est à Romain Rolland que l’on doit l’expression de « sentiment océanique », dans ses échanges avec Freud. Il s’agit d’une sorte d’élan mystique et de confusion avec le grand Tout, comme la vague dans l’océan. L’écrivain y voyait l’expérience majeure des religions asiatiques. C’est ce que rappelle la psychanalyste Drina Candilis-Huisman dans la revue Quinzaines, qui consacre un dossier à « penser, écrire, filmer la mer ». Freud n’est pas mystique. Dans Malaise dans la civilisation, qu’il dédie à Romain Rolland, il discute la pertinence de cette notion, et la rabat sur la psychopathologie d’un état où « la délimitation d’une frontière entre le Moi et le monde devient incertaine ». Il la renvoie à d’autres images : le silence du désert, les cimes montagneuses ou l’immensité céleste. Mais - souligne la psychanalyste « l’image de la mer, constamment agitée du mouvement des vagues et des marées, représente une rythmique temporelle » qui nourrit mieux qu’aucune autre « une sensation d’éternité », là où la ligne d’horizon devient un point de fuite. Après Freud, Winnicott analysera le sentiment océanique comme une « crainte de l’effondrement », l’angoisse d’une chute qui ne connaît pas de fond, la trace traumatique d’une défaillance, d’un défaut de « portage » dans les soins maternels.

La mer, toujours recommencée

Et il est vrai que le sentiment océanique a un lien fort avec la naissance, de soi et du monde. « Entre le vide et l’événement pur, J’attends l’écho de ma grandeur interne, Amère, sombre, et sonore citerne, Sonnant dans l’âme un creux toujours futur ! » chantait Paul Valéry dans Le Cimetière marin *. Daniel Bergez, qui publie une anthologie littéraire illustrée par les peintres : Écrire la mer (Citadelles & Mazenod), souligne le défi de la représenter.

Il faut attendre Courbet et l’impressionnisme pour que la touche, par son épaisseur et le mouvement qui la porte, en donne l’équivalent pictural.

Là aussi, l’horizon est une ligne de fuite, et une gageure pour les peintres, que Claudel désignait ainsi dans son Introduction à la peinture hollandaise : limite ou point de liaison, de séparation ou de transvasement du liquide en gazeux... Et ce n’est pas qu’une image. Les océans couvrent près de 80% de la surface de la Terre, ils sont à l’origine de la formation de l’atmosphère, notamment de son oxygène, grâce à la photosynthèse produite il y a des milliards d’années par des micro-organismes pourvus de pigments spécifiques, comme l’illustre chlorophylle. Et ils absorbent d’énormes quantités de CO2, modérant ainsi l’effet de serre. Les acteurs discrets de cette constante régénération, ce sont les planctons, mais aussi les algues, dont certaines se sont hissées hors de l’eau pour former la végétation.

La planète des algues

Elles sont 650 espèces différentes sur les côtes bretonnes, toutes plus belles et sophistiquées les unes que les autres. Passons sur celles, envahissantes, qui pourrissent nos étés - conséquence des tonnes de lisier ou de fumier produits dans la région, équivalentes aux déjections de 50 millions d’habitants. La revue Salamandre consacre un dossier à ces créatures ductiles et aériennes, aux étonnantes formes de vie. Outre leurs pigments qui favorisent la photosynthèse, celles qui sont visibles sur l’estran, à marée basse, « forment ce désordre échoué qu’on appelle varech ou goémon ». 

Le film visqueux que sécrètent ces végétaux leur assure une certaine humidité quand la mer se retire. Il leur permet aussi de coulisser les uns sur les autres, sans s’emmêler ni se déchirer dans le ressac. (Nathalie Tordjman)

Dans la partie supérieure de l’estran, la pelvétie, aux confins des mondes terrestre et marin, peut rester plusieurs jours sans voir la mer. Elle se dessèche mais ne meurt pas, grâce à la symbiose avec un champignon. L’ascophyllum, ou goémon noir, est pourvu de flotteurs qui lui permettent de se rapprocher de la surface et de la lumière à marée haute. Un échelon intermédiaire avant la sortie hors de l’eau qui donnera les mousses, les prêles et les fougères. Il aura suffi pour cela qu’elles s’arment d’un squelette pour compenser l’effet de la pesanteur.

Crypto-volcanisme

Les fonds marins sont le terrain d’énormes phénomènes volcaniques, mille fois plus nombreux que ceux qui se produisent en surface mais inaperçus. Là aussi c’est l’eau qui met le feu aux poudres. La dernière livraison de la revue Reliefs est consacrée aux volcans. Michel Detay, géologue et volcanospéléologue nous invite à une savante plongée dans la « plomberie magmatique » de ce crypto-volcanisme où la molécule d’eau joue un rôle essentiel, tout comme en surface, d’ailleurs.

Sans eau, pas de volcanisme, pas de tectonique des plaques, donc pas de vie. Sans volcanisme, la Terre serait un astre mort.

Par Jacques Munier

* Une fraîcheur, de la mer exhalée, Me rend mon âme... Ô puissance salée ! Courons à l’onde en rejaillir vivant. 

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Laurent Chauvaud : La coquille Saint-Jacques sentinelle de l'océan (Equateurs)

Depuis son apparition il y a 25 millions d’années en Europe sur la côte Atlantique, la coquille n’a cessé de fasciner les hommes. Dans l’Antiquité, on l’utilisait comme une parure, puis la coquille devint un symbole religieux (sur le chemin de Compostelle) et artistique (associée à Vénus, à la féminité et à la maternité). Ce n’est qu’au début du XXème siècle que des Bretons ont commencé à la pêcher et à la manger. Et grâce aux recherches les plus récentes, menées notamment par Laurent Chauvaud, cet animal est devenu un outil scientifique, un modèle mathématique, un calendrier, un thermomètre, un témoin des contaminations, une archive environnementale, un sentinelle des évolutions passées et présentes du milieu marin et plus largement du réchauffement climatique (fonte des glaciers, évolution des températures, variations de luminosité), et même un instrument de musique dont on écoute le chant, le claquement des valves qui est encore un son porteur de message : il nous dit comment va la mer.

Avec clarté et humour, Laurent Chauvaud nous emmène au cœur de son laboratoire situé au bout de la rade de Brest, mais aussi sur le terrain, à Ouessant, au Maroc, en Norvège ou encore en Nouvelle-Calédonie, du pôle Sud au pôle Nord. Au cours de ses explorations, il ne cesse de nous raconter les histoires des coquilles, ses découvertes stupéfiantes, son métier passionnant qui cultive la sérendipité, c’est-à-dire cet art de trouver ce qu’on ne cherche pas. (Présentation de l'éditeur)

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