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1er mai 1968 à Paris

Le travail est-il une fête ?

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Ce 1er mai, c'est l’occasion ou jamais de poser la question...

1er mai 1968 à Paris
1er mai 1968 à Paris Crédits : Jacques Marie - AFP

Certains, pour répondre à la question, ont entrepris de conjuguer amour et travail, comme Alexandre Lacroix dans Philosophie magazine. « On a l’habitude de traiter du travail à travers les catégories de l’économie politique, du droit ou de la sociologie. Mais pourquoi ne lui appliquerait-on pas le langage du sentiment, afin d’en saisir l’épaisseur vécue ? » Car c’est aussi au travail que l’on se construit, et que, selon les expressions convenues, « on mouille la chemise », « on donne de soi »… C’est ainsi que le philosophe utilise Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes et les différentes « figures » qu’il repère, comme un manuel du bon usage des émotions en période d’activité. Mais il faut bien reconnaître que, comme en amour, le pire n’est jamais loin. Si « affirmation » (« Envers et contre tout, le sujet affirme l’amour comme valeur » écrit Barthes) permet une digression sur l’émulation au travail, et « comblement » sur la satisfaction du travail bien fait, « catastrophe » nous ramène vite à l’aliénation décrite par Robert Linhart dans L’Établi, à propos du dispositif de la chaîne de montage dans l’industrie automobile : « une guerre d’usure de la mort contre la vie et de la vie contre la mort. La mort : l’engrenage de la chaîne, l’imperturbable glissement des voitures, la répétition de gestes identiques, la tâche jamais achevée… Mais la vie se rebiffe et résiste. Quelque chose, dans le corps et dans la tête, s’arc-boute contre la répétition et le néant. » L’angoisse appartient aussi au registre de l’amour, celle de l’effacement, de l’annulation de soi dans l’abandon. Florence Aubenas en fait l’expérience dans une agence d’intérim au début de son grand reportage Le Quai de Ouistreham. Arrivée avec un CV vide du fait – dit-elle – qu’elle est restée vingt ans femme au foyer après un bac littéraire, l’employé de l’agence, pourtant bien disposé dans son rejet, finit par lui lâcher : « Vous êtes plutôt le fond de la casserole, Madame ».

L’humiliation en plus du refus, la double peine, en somme...

Et la violence symbolique peut se révéler plus brutale encore parce qu’elle atteint l’intimité. Michel Zink en a exploré l’histoire et les paradoxes dans un livre publié chez Albin Michel sous le titre : L’humiliation, le Moyen Âge et nous. Il en parle à Stéphane Bou et Frédéric Bras dans Marianne. Le paradoxe, c’est que « la civilisation médiévale et féodale redoute l’humiliation. Mais en même temps, la religion chrétienne valorise l’humilité ». La passion du Christ est une longue scène d’humiliation, donnée en exemple à l’humanité souffrante. Et Bernard de Clairvaux « écrit un traité où il définit l’humilité comme une vertu qui permet d’accéder à la vérité de soi, en se niant ». C’est aussi l’esprit des ordres mendiants. François d’Assise parle de « la vraie joie de l’humiliation ». Le médiéviste au Collège de France rappelle la racine commune à l’humilité et à l’humiliation, tous deux dérivés de humus, le sol en latin, et désignant « un abaissement jusqu’au sol ». Il relève que l’Antiquité n’éprouve qu’indifférence envers l’humble ou l’humilié. Et que « la sensibilité actuelle aux victimes et aux outragés s’inscrit dans la situation paradoxale d’une société vouée à l’épanouissement personnel », ce qui fait signe vers la société médiévale et ses paradoxes. Dont un exceptionnel témoignage littéraire révèle aussi le sentiment « suffoquant » de l’humiliation : c’est le Testament de François Villon, qui revient longuement sur ses années de prison. « Une humiliation ressassée et ruminée sous tous ses aspects, compensée par toutes les formes de l’injure, de l’ironie, de l’amertume – écrit Michel Zink dans la lecture attentive qu’il lui consacre – Humiliation de la prison et de la torture, humiliation de la misère, humiliation de la décrépitude, humiliation à laquelle s’expose inévitablement celui qui aime. »

La sociologie des émotions est devenue un domaine à part entière des sciences humaines et sociales

La dernière livraison de la revue de psychanalyse Le Coq-Héron explore l’univers symbolique des contes et l’expérience du transfert pour cerner les conséquences psychiques de l’envie. Sylvette Gendre-Dusuzeau rappelle la scène célèbre décrite par St. Augustin, alors qu’il était enfant, jetant sur son frère pendu au sein de sa mère un regard amer, « amare conspectu », une scène dont Lacan avait fait un paradigme du « voir qui fait mal » et aussi du « mauvais œil » lancé par l’envieux. Invidia, le mot latin contient le drame en puissance, lié au regard, au voir. Car l’envie se conjugue avec la haine dans une dialectique mortelle pour l’objet du désir. C’est pourquoi Lacan parlait de faux-frères à propos de l’envie et du désir, comme on parle de faux amis en traduction. C’est lui aussi qui avait forgé la notion de « jalouissance » à propos du désir morbide à l’œuvre dans la jalousie amoureuse. On y revient, comme dit la chanson : « il n’y a pas d’amour heureux »…

Par Jacques Munier

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