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La Maison Blanche le 8 novembre 2020

Le trumpisme après Trump

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De nombreux observateurs estiment que Donald Trump est un symptôme et que sa défaite ne mettra pas fin à la politique qu’il a incarnée.

La Maison Blanche le 8 novembre 2020
La Maison Blanche le 8 novembre 2020 Crédits : AFP

Pour Christian Salmon sur le site AOC, la présidence de Trump n’aura pas été un accident de l’histoire.

Trump, c’est la banque centrale de toutes les colères. Il les concentre, les accumule, les estampille.

L’auteur de La tyrannie des bouffons (Les Liens qui Libèrent) emploie la métaphore de la création monétaire qui reposerait, en l’occurrence, « non pas sur le crédit mais sur le discrédit » avec un mécanisme comparable : « on fait marcher la planche à billets. Un mensonge efface l’autre. Un tweet gomme le suivant, dans un interminable thread sur lequel aucun fact checking n’a de prise… L’incrédulité est érigée en croyance absolue. »

Destruction de la démocratie

Le cadre démocratique lui-même, ses lois, ses normes, ses rituels, fait l’objet de cette spéculation « à la baisse sur son discrédit ». Le pari paradoxal de Trump aura consisté « à asseoir la crédibilité de son discours sur le discrédit du système ».

Dans un autre article du site AOC, la politiste Wendy Brown souligne l’augmentation substantielle du nombre des électeurs du président sortant par rapport à 2016 et elle estime qu’elle ne peut être attribuée aux seuls effets du néolibéralisme. La  professeure de philosophie politique à Berkeley relève notamment la stratégie du Parti républicain et ses médias affiliés pour compenser le désastre politique : étiqueter les Démocrates comme socialistes et identifier Trump à la liberté. 

Liberté de résister aux protocoles anti-Covid, de baisser les impôts des riches, d’élargir le pouvoir et les droits des entreprises, de tenter de détruire ce qui demeure d’un État réglementaire et social. Cette version de la liberté imprégnait déjà toute la culture anti-gouvernementale et anti-démocratique néolibérale ; tout ce que le Parti républicain avait à faire était de la consolider.

Ran Halévi exprime quant à lui dans le FigaroVox sa fascination devant le spectacle de l’asservissement du « Vieux Parti » à la personnalité et aux intérêts propres de Donald Trump : « pour la première fois de son histoire, il s’est dispensé de présenter un programme, se bornant à reproduire verbatim celui de 2016 ». 

Il lui a fait avaler, parfois partager, son mépris de toute norme, sa brutalité partisane, ses fulminations conspirationnistes sur l’«État profond», le rejet de la science, le déni des réalités (on gonfle le nombre des victimes du Covid «parce que les médecins et les hôpitaux en retirent de l’argent»).

Le professeur au Centre de recherches politiques Raymond Aron estime lui aussi que « Trump est tout sauf un accident historique ». Il a réussi ce que le Tea Party avait échoué à imprimer au « Parti républicain adossé à des certitudes devenues obsolètes » : le populisme.

La globalisation puis la crise financière et ses ravages ont révélé la nécessité de repenser le «compromis historique» entre ultralibéralisme économique et conservatisme culturel, qui avait fait le succès de Ronald Reagan.

Une « recomposition » du libéralisme et du conservatisme qui devait élargir sa base : non seulement aux populations non diplômées, « mais aux minorités pour qui la famille, la religion, la tradition, la nation ont encore un sens (un quart des «non-Blancs» ont voté Trump mardi dernier) ». 

Géographie électorale 

Des chercheurs de la chaire Intelligence spatiale de l’université polytechnique des Hauts-de-France sous la direction de Jacques Lévy ont dressé le cartogramme du vote, sur lequel chaque comté a une surface proportionnelle à sa population, et qui permet d’attribuer leur poids réel à tous les électeurs, donnant ainsi sa place au monde urbain, peu visible sur la carte euclidienne classique. Le résultat – à retrouver dans Le Monde – est saisissant : « deux mondes que tout sépare et qui se trouvent, plus encore qu’en 2016, face à face ». Même dans les États traditionnellement acquis aux républicains, les grandes villes donnent la majorité aux démocrates.

Le phénomène est comparable à ce qu’on observe en Europe, mais avec encore plus de netteté. Aux États-Unis, depuis 2000, les différences de localisation entre grandes et petites villes et entre centre, banlieue, périurbain et campagne − ce qui est appelé « gradients d’urbanité » − jouent un rôle croissant dans la distribution des votes entre républicains et démocrates.

Face à face, une nappe territoriale républicaine, peu dense mais continue, et « le réseau démocrate constitué d’une centaine de métropoles, reliées par les fils multiples des intenses circulations d’humains, d’objets et d’idées. » L’Amérique « bleue » contre l’électorat conservateur, qui « cherche à résister au tourbillon du monde ».

Par Jacques Munier

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