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Le vote des banlieues

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Nos banlieues se sont invitées dans la campagne, mais comme d’habitude, par effraction

Les mouvements de protestation pour dénoncer l’attitude de la police dans les quartiers suite à l’interpellation sanglante du jeune Théo ont culminé dans les violences et saccages au lycée Suger de Saint-Denis.Dans Le Monde le sociologue Marc Hatzfeld, qui a longtemps travaillé au quartier du Franc-Moisin, n'attend pas que « les jeunes soient épargnés des punitions ou des réprimandes qu'ils méritent lorsqu'ils font eux-mêmes des bêtises ». Mais il sait, « pour parcourir depuis des décennies l'univers des jeunes des milieux populaires, qu'ils ne peuvent entendre aucune leçon de morale de la part de ceux qui sont soupçonnés de turpitudes bien pires que les leurs et qui insistent et s'entêtent et recommencent ». Et surtout, il dénonce « quarante ans de construction lente et plutôt consensuelle de la mise à l'écart des catégories populaires du pays ». Évoquant son expérience de terrain, il raconte comment la vie sociale a toujours fini par reprendre le dessus pour « permettre aux habitants des quartiers populaires de survivre entre joie et désespoir dans la part que le pays leur avait réservée ». Les jeunes, notamment, s’y emploient à dessiner « les codes d'une mondialisation langagière et culturelle qui est le ferment du monde de demain », en faisant « jaillir des dérivations souples et délirantes du Français normatif », et en rêvant « d'une France ouverte à laquelle ils seraient si fiers d'appartenir », tout comme ils sont fiers de leur lycée Suger, « clair et spacieux, d'une architecture contemporaine bien dessinée ». Mais la violence des conditions de vie pèse dans ces quartiers de son poids quotidien : « la grande pauvreté y est violente, la surveillance d'une part de la population entre la police et un discours religieux omniprésent est violente, les conflits de bandes, la stigmatisation par l'adresse »… Et, observe le sociologue, « C'est dans ce contexte tendu entre vitalité et violence qu'apparaît ce rite étrange qu'est une élection présidentielle à la française. »

Marginalisés par le chômage, la géographie, la négligence culturelle et politique, « les pauvres votent peu », souligne Marc Hatzfeld

Pour lui, deux traits dominants ressortent de ce moment politique « du point de vue des banlieues ». D’abord – ce qui n’a échappé à personne – « une combinaison de désordre et d'incertitude ». Les discours parlant de « guerre civile » tenus par des responsables défiant par ailleurs les autorités du pays ont ouvert la vanne aux débordements. « Les arrangements qui ont précédé et suivi un accord entre bureaucrates dans les organisations de gauche sont apparus comme des manifestations d'impréparation et des bisbilles enfantines pour ceux dont le quotidien est fait de débrouilles vitales. » Et puis, le second trait de « ce moment chargé de symbolique est le foutoir moral qu’il révèle ». Là aussi, ceux qui « nous promettent la mise au pas des jeunes qui font des bêtises » et « interpellent la police pour qu'elle en fasse plus », expriment une conception de la sécurité à sens unique. Car dans les quartiers cette aspiration existe aussi, et même prioritairement. Dans les pages débats de La Croix, Michaël Fœssel analyse le besoin de sécurité, thème dominant de la campagne électorale, alors qu’elle est une condition de la démocratie. Mais le philosophe rappelle que c’est plutôt « la sureté, c’est-à-dire la protection du citoyen à l’égard des abus de pouvoir de l’État » qui doit être considérée comme le premier des droits de l’homme. Et il estime que la demande constante de sécurité est d’abord la conséquence de l’insécurité sociale, celle de l’individu précarisé en régime néo-libéral.

Dans Marianne, Florence Weber affirme, au regard des statistiques, « qu’un démarrage difficile peut détruire toute une vie »

La sociologue évoque l’enquête publiée aux éditions Rue d’Ulm sous le titre « Une génération sacrifiée ? Jeunes des classes populaires dans la France désindustrialisée ». Un livre qui replace « la désindustrialisation au cœur de la crise des banlieues, alors que la tendance générale est de l’enfermer dans la question urbaine, ou la question politique, ou la question raciale, voire la question religieuse ». Depuis la crise de 2008, « le taux de chômage des moins de 25 ans a constamment oscillé autour de 20% ». La carte des emplois perdus depuis lors « touche précisément les zones où le taux de chômage était le plus faible ! » Une catastrophe « qui contribue à la polarisation territoriale, puisque de plus en plus il faut migrer pour trouver du travail », et qui « prive à la fois les jeunes de travail et les entreprises de leur jeunesse ». La sociologue observe que le fameux déclassement des classes moyennes, dont on parle tant, « frappe en priorité des individus issus des classes populaires, qui ont acquis un capital scolaire sans pour autant avoir accumulé suffisamment de patrimoine », notamment face à « l’injustice immobilière phénoménale ». Laquelle se joue de la « territorialisation » qu’on assigne à la question sociale. Les fameuses « zones péri-urbaines » où Christophe Guilluy voit le réservoir du vote FN sont plus diverses qu’il ne semble. C'est ce qu'on peut voir dans l'ouvrage collectif dirigé part Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias, publié à CNRS Editions sous le titre Nouvelles relégations territoriales.

Par Jacques Munier

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