LE DIRECT
dans la cour de l'école

L'école qui déclasse

4 min
À retrouver dans l'émission

Thomas Piketty dénonçait récemment dans Le Monde le haut niveau de ségrégation sociale des collèges parisiens

dans la cour de l'école
dans la cour de l'école Crédits : L'Est républicain - Maxppp

Je rappelle ses chiffres : sur 85 000 élèves, le pourcentage d’enfants socialement défavorisés est de 16 %. « Si les collèges pratiquaient la mixité sociale – en déduit-il – on devrait trouver très exactement 16 % d’élèves défavorisés dans chacun des 175 collèges ». Or il n’en est rien : dans les collèges les plus huppés ils sont moins de 1%, alors que dans les quartiers plus populaires, certains collèges en comptent jusqu’à 60%, et ça peut se jouer à quelques rues d’écart. L’importance du secteur privé dans la capitale renforce ces inégalités, alors même qu’il bénéficie largement du financement public. L’économiste suggère différentes solutions, dont celle d’élargir aux collèges le système Affelnet mis en place pour les lycées, qui prend en compte non seulement les notes et les vœux d’affectation des élèves, mais également des « points boursiers » pour les élèves les plus défavorisés. La question de la mixité sociale est au cœur de l’initiative des conventions d’éducation prioritaire réservées aux établissements situés dans les ZEP afin d’inciter les élèves à intégrer Sciences Po. Dans les pages idées de Libération, Philippe Douroux a suivi quatorze élèves d’un lycée de Drancy préparant le concours de l’école de la rue Saint-Guillaume et il décrits leurs efforts « aux prises avec les plafonds de verre et les verrous d’une société qui semble réduire les déplacements sociaux au déclassement social ». À raison de deux heures de cours supplémentaires le mardi en fin d’après-midi, la fréquentation de musées ou de théâtres et moyennant la rédaction d’un mémoire sur un sujet d’actualité pour lequel ils enquêtent pendant huit mois, ils obtiendront le droit de se présenter à l’oral d’admission à Sciences Po. « Il ne s’agit pas de bachoter – explique leur prof d’économie Fabrice Morel-Tixier, qui s’amuse de voir le cloisonnement bourdieusien fonctionner si bien quand on entraîne des lycéens à enjamber le périphérique – je ne prépare pas des bêtes à un concours. Ce que je leur propose, c’est d’apprendre à travailler de manière autonome, à réfléchir par eux-mêmes et de les ouvrir à une culture à laquelle ils n’ont pas accès. » Résultat : depuis quinze ans qu’existe cette filière, sur les 10900 candidats qui ont tenté leur chance, 1611 ont été admis, dont 59% de filles, soit pour l’ensemble un taux de 15% de réussite, comparable au concours « normal ». À noter que 83% des admis ont eu une mention bien ou très bien au bac. Et à propos du mémoire de ces candidats, une parenthèse didactique, ouverte dans Les Échos en pages débats par Julien Damon, qui signale la parution du livre d’Umberto Eco intitulé Comment écrire sa thèse – je cite le sémiologue : « une thèse bien faite est un produit dont on ne jette rien. Vous pourrez en tirer un ou plusieurs articles scientifiques, éventuellement un livre. Mais au fil du temps, vous reviendrez à votre thèse pour y puiser du matériau à citer, vous réutiliserez vos fiches de lecture en vous servant peut-être de parties qui n’étaient pas entrées dans votre premier travail et qui deviendront les points de départ de nouvelles recherches… »

Indispensables fiches de lecture… Elles restent le meilleur moyen de s’approprier la matière d’un texte

C’est le sujet du livre sur les usages de la littérature au lycée et partout ailleurs, publié aux PUF par Bénédicte Shawki-Milcent – une thèse lauréate du prix Le Monde de la recherche universitaire. Sous un titre provocateur : La lecture, ça ne sert à rien, cette agrégée de lettres s’emploie à démontrer le contraire en analysant notamment le rôle de l’émotion dans le plaisir de la lecture. Une faculté qui développe en l’occurrence l’imagination et la mémoire tout en fortifiant l’orthographe. « L’appropriation a été peu étudiée par les théories littéraires – a-t-elle constaté – en raison de la difficulté à cerner le lecteur empirique. » Quel meilleur terrain d’étude que l’expérience des adolescents au cours des deux années dévolues à la préparation du bac pour décrire les processus de réception des œuvres littéraires ! Dans la foulée des écrivains, les jeunes découvrent le pouvoir cathartique du roman, dont parlait Freud : « La véritable jouissance de l’œuvre littéraire provient de ce que notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions », voire nous permet de vivre nos fantasmes « sans scrupule ni honte ». Et Gide d’en rajouter : « Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées, attendant qu’un mot les réveille. » Proust, quant à lui, observait avec le recul dans ses Journées de lecture que « s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardé des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus ».

Par Jacques Munier

A lire aussi: L' Ecole qui classe. 530 élèves du primaire au bac par Joanie Cayouette-Remblière PUF

Plutôt que de réduire les inégalités face à l’école, les politiques de démocratisation scolaire des années 1980 et 1990 les ont repoussées, tout en permettant à l’institution scolaire de prendre de plus en plus de place dans la vie des individus. Cet ouvrage saisit la façon dont se déroulent, concrètement, les trajectoires scolaires des élèves entrés au collège dans les années 2000. En ana­lysant les parcours scolaires de plus de cinq cents d’entre eux suivis depuis leur entrée en primaire jusqu’à leur éventuel accès au baccalauréat, il montre comment se construisent, pas à pas, les inégalités scolaires, mais aussi comment l’institution scolaire parvient à marquer tous les individus qui la fréquentent. L’échec et les ruptures se produisant de plus en plus à l’intérieur même du système, les jugements scolaires n’en sont que mieux intériorisés. Attentive à la fois aux politiques des établissements scolaires, aux pratiques pédagogiques et catégories de pensée des enseignants, aux pratiques éducatives des familles et aux dispositions sociales des élèves, cette enquête permet de comprendre les inégalités scolaires en train de se faire et leurs conséquences pour les plus démunis. (Présentation de l'éditeur)

PUF Collection Le Lien social
PUF Collection Le Lien social
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......