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Manif anti-Trump, San Diego, Californie

L’économie, ça n’existe pas

5 min
À retrouver dans l'émission

Quand deux personnes parlent d’économie, il est rare qu’elles évoquent la même chose.

Manif anti-Trump, San Diego, Californie
Manif anti-Trump, San Diego, Californie Crédits : Sandy Huffaker - Reuters

C’est l’anthropologue Bernard Traimond qui pointait cette fâcheuse polysémie, dans un livre paru en 2011 sous le titre provocateur L'économie n'existe pas, (Le Bord de l'eau). Il y recommandait, entre autres, l’application de la méthode « déconstructive » à des catégories immuables depuis trois siècles, et comme dotées d’une autorité magique : le capital, le marché ou la confiance… Il rappelait que cette déconstruction était à l’œuvre depuis des décennies dans les sciences sociales sur des notions comme l'ethnie, l'auteur ou l'opinion publique. Aujourd’hui on apprend dans Les Echos que « les marchés achètent Trump ». « Les investisseurs craignaient la « Catastrump » sur les marchés en cas de victoire du candidat républicain. Il n’en a rien été. Baisse programmée des impôts, régulation probablement desserrée sur la finance et président plus « business friendly » que sa rivale nourrissent l’optimisme de Wall Street. » Pourtant son programme avait de quoi faire prendre ses jambes à son cou à tout investisseur sensé, en conduisant « à la réduction du commerce mondial, à la guerre froide avec la Chine, le Mexique, le Canada, avec en bouquet final une récession mondiale ». D’après Pierrick Fay, deux sentiments qu’on jugera éminemment « rationnels » ont causé cette volte-face des marchés : la confiance dans les institutions américaines et le plaisir adulte de se faire peur « en attendant le prochain krach. Un peu comme quand, enfant, on racontait l'histoire de la dame blanche... Au réveil, après une nuit de cauchemar, tout était oublié. Au fond, ces phases de tension sont surtout l'occasion de profiter d'opportunités d'investissement, d'un bon point d'entrée sur les marchés. En se disant à chaque fois, après avoir sauté du toit, jusqu'ici tout va bien ! » C’est exactement ce que pense le stratégiste de JP Morgan AM, la banque leader mondial des services financiers, en malaxant sa balle anti-stress aux couleurs du drapeau américain, avec l'étiquette made in China.

Dans les pages idées de l’hebdomadaire Marianne l’économiste atterré Jacques Généreux parle de son livre : La Déconnomie (Le Seuil)

Jacques Généreux aime bien les mots-valises. Après La dissociété, où il s’employait à conjurer les effets d’une « mutation anthropologique » dans nos sociétés développées, menaçant de produire des individus « dissociés » dressés (dans tous les sens du terme) les uns contre les autres, il s’attaque aujourd’hui à ce qu’il dénonce comme la déconnante économie de marché. Selon lui, « le capitalisme actionnarial, c’est-à-dire le primat de la rentabilité financière, n’est pas seulement injuste et inefficace. Il engendre la souffrance au travail, il tue des gens et détruit notre écosystème ». Les économistes dits « orthodoxes » se basent pour asseoir leur prétendue scientificité sur « l’hypothèse de rationalité des comportements selon laquelle tous les individus cherchent et sont capables de maximiser leur espérance de satisfaction, avec des préférences stables. La psychologie et la neurobiologie nous apprennent que nous ne fonctionnons pas ainsi ». Jacques Généreux, dénonce le « biais microéconomique » qui revient à « comprendre tous les phénomènes sociaux uniquement à partir du calcul économique d’individus autonomes ». Mais si un chef d’entreprise confronté à une récession décide à juste titre de réduire ses dépenses, il est selon lui déraisonnable d’en déduire qu’un gouvernement devrait en faire autant à l’échelle d’un pays.

Pour l’historien Andrew Diamond, le vote Trump est la résultante de « millions d’engagements individuels sans liens entre eux »

Car les suffrages de la catégorie de « l’homme blanc non diplômé » ne suffit pas pour expliquer un vote aussi large, explique-t-il à Catherine Calvet dans Libération. La mobilisation en faveur du candidat républicain « impose une nouvelle grille de lecture ». Qui inclue notamment tous ces électeurs blancs d’entre 40 et 50 ans qui « ont fait leurs études dans les années 80 et 90 à la période phare du politiquement correct et du multiculturalisme. Pour eux, Hillary Clinton incarne ce système de contraintes qui fait d’eux des racistes, stupides et machos ». Avec le recul, le spécialiste des mouvements sociaux estime que « le duel Clinton-Trump était le binôme parfait, la combinaison diabolique. Politiquement correct contre racisme de base, machisme contre féminisme ». Du coup, « ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent. Pour cette génération politique, la candidature de Clinton est le dernier chapitre de cette histoire qui a déjà culminé avec l’élection du premier président noir ». Et l’occasion manquée d’un changement pour les démocrates, dont le succès de Bernie Sanders apparaissait comme l’occasion ou jamais de marquer des points à gauche. « Mais, finalement – conclut Andrew Diamond – on apprend que les sondages ne mesurent pas les mobilisations. Et cette élection est avant tout une histoire de mobilisation. »

Par Jacques Munier

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