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Pankaj Mishra

"L’ère de la colère"

5 min
À retrouver dans l'émission

« Le populisme intellectuel en France me déprime », affirme l’écrivain d’origine indienne Pankaj Mishra à propos du dernier livre de Michel Onfray « Décadence »…

Pankaj Mishra
Pankaj Mishra Crédits : Hendrik Schmidt - AFP

Le grand entretien qu’il donne à l’hebdomadaire Le Point est pourtant tout sauf déprimant. L’ampleur de vue, la distance prise et l’acuité du regard sont extrêmement stimulantes. Ce qui désole Pankaj Mishra c’est le ressassement du cliché du « choc des civilisations », alors que selon lui c’est plutôt un élément de « désir mimétique » qui étend à l’ensemble de la planète ce qu’il désigne comme une forme de « guerre civile mondialisée ». Dans son livre Age of Anger – L’ère de la colère – il s’appuie donc plutôt sur la théorie de René Girard pour montrer comment, « dans un monde moderne de plus en plus homogène, l’individualisme et le désir mimétique sont la clé pour analyser une société marchande universalisée ». À partir de la thèse selon laquelle « les pathologies politiques qu’a connues l’Europe à la fin du XIXe siècle en réaction au libéralisme, à la démocratie et à une croissance économique irrégulière sont aujourd’hui devenues universelles », il associe dans une même colère « des Indiens déracinés, ayant migré de zones rurales vers les métropoles » et « la classe moyenne américaine délaissée par un capitalisme globalisé et opaque qu’elle ne comprend plus ». Une colère qui débouche immanquablement sur la désignation du bouc émissaire : l’immigrant, les femmes ou les élites… Une classe politique dévoyée en a fait ses choux gras, avec le recours immodéré au concept de « peuple », dont il est toujours plus facile de dire ce qu’il n’est pas : les autres, les migrants, comme autrefois les juifs cosmopolites. « Les gens recherchent une estime de soi – résume Pankaj Mishra – à travers un groupe défini par l’ethnicité, la religion, la race ou la culture. Et les politiques sont à nouveau obsédés par l’idée de recréer une unité idéologique ou culturelle du peuple, d’exclure tous ceux qui ne devraient pas y appartenir. » De ce point de vue, le terrorisme et la démagogie procèdent selon lui du même ressentiment. Et alors qu’ils ont perdu toute singularité, nombreux sont ceux qui s’abandonnent à ce que Freud avait identifié comme « le narcissisme des petites différences ».

Une autre forme salutaire de « regard éloigné », comme disait Lévi-Strauss à propos de l’ethnologie, est porté par Kamel Daoud dans son dernier livre.

Il s’agit d’un recueil de ses chroniques publiées notamment dans Le Quotidien d’Oran, rassemblées sous le titre Mes indépendances chez Actes Sud. Dans l’entretien avec Marie Lemonnier accordé à L’Obs, il déplore – c’est assez original pour être signalé – la mort de l’orientalisme. « On lui a toujours reproché d’avoir été une sorte d’exotisme savant, mais les sciences orientalistes s’intéressaient à l’idée d’autrui. » Aujourd’hui, en l’absence de Jacques Berque ou d’Henry Corbin – on pourrait ajouter Louis Massignon – « le discours sur l’islam est abandonné aux islamistes et à des petits imams de banlieue ». Pourtant, dans la discrétion requise par les temps qui courent, se développe un « mouvement des coranistes, qui appellent à un retour au Coran, l’islamisme étant en réalité un phénomène du hadith (les prétendus dits et gestes du Prophète) ». Le moyen, notamment, de faire concurrence « au discours wahhabite et à un empire qui finance des mosquées, des chaînes satellitaires et des prêcheurs ». Par ailleurs Kamel Daoud raconte son initiation à la littérature en langue française dans « la maigre bibliothèque » de son père, « des romans avec des images de femmes sensuelles en couverture, qui parlaient des corps et décrivaient des ébats érotiques »… Il évoque aussi la science-fiction et la mythologie grecque, qui ont également contribué à son émancipation : « Dépeupler le ciel d’anges et le repeupler de cosmonautes et de vaisseaux, c’est un acte de résistance théologique ».

L’écrivaine franco-tunisienne Fawzia Zouari a entrepris de décaler le regard sur l’islam en demandant à des musulmans de parler de Jésus

Elle les a rassemblés dans un livre publié chez Desclée de Brouwer sous le titre Douze musulmans parlent de Jésus. Dans les pages idées de Libération, elle parle de l’idée initiale, Jésus étant très présent dans la tradition musulmane, et en particulier dans sa propre famille, où son invocation « permettait d’éviter les disputes entre un père et une mère aux fortes personnalités ». C’est en opposition au concept de « choc de civilisation » qu’elle a conçu le projet du livre. « Ça n’est pas un livre de dialogue – précise-t-elle. C’est un exercice d’altérité. Un voyage en tradition étrangère. Une dynamique qui porte le musulman à devenir curieux de ce qui n’est pas lui, voire à devenir l’Autre. J’aime cette migration, cette possibilité de se transporter dans la maison du voisin, de partager sa nourriture, de dormir chez lui et, pourquoi pas, de partager son destin. Les musulmans seraient différents s’ils réussissaient à passer la clôture de l’étranger, à se figurer hors de leurs propres certitudes et de leurs propres miroirs, à prononcer le fameux je est un autre, lancé par Rimbaud ».

Par Jacques Munier

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