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Les mariachis contre Trump

L’ère du bobard

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À retrouver dans l'émission

Le phénomène Trump n’en finit pas de faire des vagues dans le monde des idées, et encore, ce n’est qu’un début

Les mariachis contre Trump
Les mariachis contre Trump Crédits : Carlos Jasso - Reuters

Je vous la fais en deux temps, trois mouvements. Oui-Oui chez SuperTrump, au pays du confusionnisme, un conte philosophique de Phil’ Corcuff dans les pages idoines du quotidien Vélib. (Libération) « Visite du pantin de bois au pays de Walt Disney où SuperTrump vient d’être élu président. Chemin faisant, il croise M. Mâle Ronchon, Slava Zizou et la Canadienne Nosamis Clean… » Dieu reconnaîtra les siens, les propos fourmillent d’indices. « Avec la victoire de Picsou, c’est le peuple qui s’est révolté contre les z’élites » Oui-Oui s’enquiert : « Mais y en a qui disent que les plus bas revenus ont davantage voté pour Mme Hilarante ? «Foin des chiffres!» intervint un politicien monté sur ressorts, Mâle Ronchon, l’insoumis. « Contre le terrorisme intellectuel de la meute aux abois, écoutez les clameurs qui montent de Facebook et d’Internet : Vox populi, vox trumpi! ». Là-dessus il croise l’expert en communisme confusionniste, Slava Zizou, un Slovène qui aurait aimé être footballeur dans sa jeunesse. « Oui-Oui ne comprend pas tout ce que dit cet esprit supérieur : «Il est là quand? Bah Diou! La révolution est proche grâce à SuperTrump. Tremblez ennemis du peuple. Votons Picsou! » Personne ne lui avait encore appris que Picsou avait déjà gagné l’élection au pays de Walt Disney. Messieurs So Râle et ZéMoche voient aussi en Super-Trump le champion du Peuple face aux bobos qui méprisent la souffrance des vrais gens. Mais l’un dit qu’il faut se méfier des juifs et l’autre qu’il faut renvoyer les musulmans en musulmanie, car ils seraient infiltrés pour grand-remplacer le vrai peuple, comme les Mexicains au pays de Walt Disney. » Oui-oui ne comprend plus rien, mais une idée lui vient à l’esprit : « visiter le pays Bleu Marine avec pour guide Mgr Sapir Lipopette, qui rêve d’y marier en grande pompe Mme Pen Perdu et Mâle Ronchon ». « Bonjour chez vous »

Plus sérieusement, si l’on veut bien, Alain Frachon s’inquiète des conséquences sur la politique de « l’ère du bobard ».

« Barack Obama serait né au Kenya » Il avait aussi caché aux Américains qu'il était musulman. Pour l’éditorialiste du Monde, toutes les contre-vérités débitées au hachoir dessinent un projet politique – politique, il faut le dire du bout des lèvres. Le candidat républicain annonçait qu’il « allait ressusciter l'Amérique des années 1950. Un pays qui n'était pas soumis à la mondialisation, qui comptait beaucoup moins d'immigrés, qui était très majoritairement " blanc ", où les cols-bleus d'une immense classe moyenne disposaient d'emplois sûrs et bien payés dans l'industrie – les mines, la sidérurgie, l'automobile. Mieux encore, il allait chasser de Washington une " élite mondialisée ", socialement arrogante, anti-américaine, complotant, avec Wall Street, contre l'Amérique profonde, et dont Hillary Clinton était la parfaite représentante ». Le mensonge, dont on voit aujourd’hui des pans entiers s’effondrer comme le mur anti-immigrés, est devenu une forme de la communication politique. « Trump bénéficie du nouvel environnement médiatique. Ce qui a changé, ce n'est pas le mensonge dans le débat politique, c'est sa dissémination et la dilution de la notion de réalité factuelle. » Les réseaux sociaux ont créé « des communautés affectives » qui écrasent l’information professionnelle. « Ce nouvel univers médiatique pourrait s'appeler " Monpointdevue.com ". Sur ces bulles de convaincus, les braves sites de " fact checking " – la vérification des faits et chiffres dans le débat public – se cassent les dents. » Voilà qui devrait décrédibiliser encore plus la politique. « Même dans un environnement médiatique où les mots n'ont plus d'importance, la stratégie du bobard est dangereuse pour la démocratie. »

L’Humanité tire d’autres leçons encore de l’élection de Trump, sur « les erreurs de jugement » commises durant la campagne par les médias et les sondages

L’historienne Laure Murat, le politologue Philippe Marlière, le linguiste italien Raffaele Simone conjuguent leurs efforts pour identifier l’épicentre du séisme. Comme le rappelle Laure Murat, certains avaient prévu le résultat : Michael Moore avec son reportage sur la « Rust Belt », la ceinture de la rouille, les États victimes de la désindustrialisation. Et aussi Allan Lichtman, dont les pronostics infaillibles, fondés sur l’analyse des présidentielles depuis Lincoln, donnaient Trump gagnant dès septembre. Mais les médias étaient si convaincus du contraire, au vu des sondages et de la campagne ordurière, raciste et misogyne du milliardaire populiste, que personne ne leur a accordé le moindre crédit. Globalement, estime Laure Murat, de la Turquie aux Philippines en passant par la Russie, la Hongrie ou la Pologne, la « disruption » du jeu politique « se fait partout avec les mêmes vieilles armes populistes et racistes ». Il faut donc réinventer le progrès. Et le vocabulaire de l’émancipation.

Jacques Munier

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