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Villageois évacués au Bangladesh à l'approche du cyclone Mora, le 30 mai

Les avatars du climat

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La chaleur qui s’installe nous rappelle à quel point nous sommes sensibles au temps qu’il fait.

Villageois évacués au Bangladesh à l'approche du cyclone Mora, le 30 mai
Villageois évacués au Bangladesh à l'approche du cyclone Mora, le 30 mai Crédits : AFP

L’impact du climat sur les sociétés humaines est devenu un objet d’histoire, la spécialité d’Emmanuel Le Roy Ladurie, qui évoque dans Marianne son dernier livre, Brève histoire de l’Ancien Régime, où il est notamment question des « crises de subsistance » et de leurs conséquences politiques. Or celles-ci ont souvent des causes climatiques qui viennent parfois se conjuguer aux guerres et aux épidémies pour former avec les famines le funeste attelage des cavaliers de l’Apocalypse. L’auteur d’une Histoire du climat depuis l’an mil revient sur quelques épisodes marquants de cette convergence fatale. Si le phénomène climatique n’est pas central dans le déclenchement de la Révolution, on sait « qu’il y a quand même en 1787 et 88 une cherté du blé due à des périodes d’échaudage. Personne ne meurt de faim mais les gens sont dans la rue, il y a des émeutes et cet épisode se conclut par un hiver extrêmement froid en 1789, qui bloque la navigation sur la Seine, si bien qu’on a à Paris une situation explosive. » L’historien évoque également 1848, où le phénomène agro-météorologique joue son rôle. Ou encore, en 1815, l’éruption du volcan Tambora en Indonésie, qui a eu un impact sur tout l’hémisphère nord, avec une année 1816 sans été, « l’année de la faim » causant 30 000 morts en France. Mais là, les conséquences ont été plus culturelles que politiques…

La projection dans l’atmosphère de 100 à 200 kilomètres cubes de matières formait une sorte de chape au-dessus de l’Europe

Les cendres et gaz dispersés, dont l’acide sulfurique, ont altéré durablement la composition physico-chimique de l’atmosphère, augmentant sa capacité à retenir les rayons du soleil, en obscurcissant le ciel et lui donnant des teintes jaunâtres et orangées. Laurent Testot consacre au cataclysme un chapitre entier de son _Histoire environnementale de l’humanité_. « L’île indonésienne de Sumbawa se transforme en enfer. Dix mille humains sont ensevelis sous un mètre de laves magmatiques, 30 000 de plus meurent dans les quarante-huit heures », la famine alourdit le bilan de 50 000 victimes dans les mois suivants… Au-dessus de l’Europe, le nuage volcanique forme en effet une chape qui mettra trois ans à se dissiper. Lord Byron décrit dans Ténèbres « le ciel monotone, étendu comme un drap mortuaire sur le cadavre du monde ». Il est à l’époque en Suisse, où le Lac Léman déborde et inonde Genève après 130 jours de pluie. Le poète romantique sublime la puissance tellurique des tempêtes. Les peintres, comme Turner, s’emploient à rendre l’éclat surnaturel de ciels rougeoyants et opaques. « Des analyses récentes ont confirmé la fidélité chromatiques de leurs œuvres » précise Laurent Testot, qui rappelle que dans la compagnie de Lord Byron se trouvait alors Mary Shelley. C’est dans cette atmosphère de fin du monde qu’elle va concevoir le personnage de Frankenstein, le Prométhée moderne. Car « le titanesque éternuement du Tambora » est la dernière marque de la prédominance géologique des éléments naturels. À partir de là, c’est l’homme qui devient le principal agent des transformations du globe.

C’est ce qu’on désigne désormais comme l’ère de l’Anthropocène

Paul Crutzen, le créateur du concept, définissait ainsi l’ère où l’activité humaine a débordé les forces naturelles pour faire sortir le système terrestre de ses ornières, le plaçant sur un terrain glissant où il réagit de façon imprévisible et toujours plus violente. Le météorologue et chimiste, prix Nobel 1995, datait ses débuts de l’ère industrielle. L’invention de la machine à vapeur a développé une économie de croissance basée sur la combustion d’énergie fossile générant des émissions de CO2. Mais le géographe suédois Andreas Malm rappelle dans son livre L’anthropocène contre l’histoire que cette évolution n’est pas seulement due au développement spontané de systèmes techniques ou à l’initiative de l’espèce humaine en général. Dans le « contrechamp du récit de l’Anthropocène », il y a les propriétaires des moyens de production, « une petite coterie d’hommes blancs britanniques qui a littéralement pointé la vapeur comme une arme – sur mer et sur terre, sur les bateaux et sur les rails – contre la quasi totalité de l’humanité ». Au détriment de l’énergie hydraulique, plus propre, et qui était la base de la première industrie du coton, berceau du capitalisme. Son usage étant limité par le nombre de cours d’eau disponibles, et contraint par leur emplacement géographique rural, la logique de l’accumulation du capital exigeait des débouchés plus prometteurs et surtout situés à proximité des bassins d’emplois. « L’avantage de la vapeur – conclut Andreas Malm – tenait à sa parfaite adéquation, non pas à la production d’énergie en soi, mais à l’exploitation de la main-d’œuvre. » Aujourd’hui cet avantage concurrentiel continue à placer les pays développés loin devant tous les autres en matière de pollution. Et au lieu de compenser les dommages en aidant les plus exposés aux conséquences du dérèglement climatique, on ne parle que de fermer des frontières ou d’élever des murs.

Par Jacques Munier

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