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Les chemins du sens dans la forêt des mots

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C’est la semaine de la langue française et de la Francophonie, et ce lundi la journée de la langue française dans les médias, initiée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel

L’occasion de faire le bilan et d’ouvrir des perspectives. Si l’on en juge à partir des projections de l’OIF, le nombre des francophones dans le monde devrait été multiplié par trois en l’espace de cinquante ans, passant de 220 millions de personnes au seuil des années 2000 à 715 millions à l’horizon 2050 – dont plus de 500 millions en Afrique – ce qui fait ironiser le linguiste Robert Chaudenson, spécialiste des langues créoles à base lexicale française, en affirmant qu’« il est totalement inutile de se préoccuper de l’avenir du français » et qu’il suffit de « se borner à observer ce phénoménal accroissement sans chercher à l’accroître encore » ! Ces chiffres se basent sur des projections démographiques concernant les États membres de l’OIF dont le français est la langue officielle, mais on sait que dans ces pays, notamment en Afrique, tous les locuteurs ne parlent pas principalement le français, même s’il est, comme au Mali, la langue de l’enseignement. La francophonie dans le monde révèle en fait des situations extrêmement contrastées, et le tableau est nettement moins favorable. On sait que partout dans le monde on finit par adopter la langue de ceux pour qui on travaille ou avec lesquels on fait des affaires. L’exemple de la Chine, qui finance des programmes d’enseignement du français pour établir ses positions en Afrique francophone en témoigne, et sous l’angle négatif, l’abandon du français lorsque ses locuteurs entraient ou se retrouvaient dans une zone économique d’influence anglo-saxonne, comme en Louisiane. Aujourd’hui notre langue se maintient difficilement au Canada

Ce qui n’empêche pas le philosophe canadien Alain Deneault de recommander dans L’Obs de soumettre à la critique les mots-valises du management

Le professeur de science politique à l’Université de Montréal affirme que « puisque la politique se fait par le langage, il faut restituer des mots qui aient un sens historique et une portée conceptuelle, comme lutte, politique et démocratie ». Et dissiper l’enfumage qui revient par exemple à substituer au terme noble de « politique » celui de « gouvernance ». « La gouvernance consiste à expulser les références politiques du champ de la conscience pour ne plus conserver que celles de la gestion. C’est ainsi qu’on traite la politique aujourd’hui, comme si elle ne consistait qu’à gérer. Gouverner tend à devenir la chose en soi, comme si on le faisait à partir d’une idéologie si intégrée qu’il n’est même plus la peine de la désigner explicitement. Du coup, le principe au nom duquel on gouverne, c’est-à-dire le libéralisme à tous crins, passe pour un fait de nature. » Alain Deneault s’en prend à la « médiocratie » qui en résulte dans un livre paru récemment sous ce titre aux Éditions Lux. Et dans la dernière livraison de la revue Esprit consacrée à l’explosion contemporaine des colères, Daniel Lindenberg toise l’horizon rougeoyant où s’enflamment les discours des « imprécateurs » modernes : « Chacun en conviendra, le style paranoïaque triomphe dans notre République des Lettres… On voit des auteurs omniprésents dans les médias hurler qu’on les bâillonne. L’effet comique est évidemment irrésistible. » Mais « derrière la comédie, il y a une lutte féroce pour le pouvoir spirituel, comme disaient nos anciens ». « Le vrai problème – ajoute Daniel Lindenberg – est que les grands mots, lorsqu’ils ne sont pas objets de dérision, ont été vidés de leur contenu, au profit de leurs contraires. Les mots « Lumières », « laïcité », « République », voire « droit des femmes » sont brandis pour justifier la stigmatisation de certaines catégories de Français. »

« Les mots sont des pistolets chargés » disait Sartre, et parfois ils balancent à l’insu de notre plein gré leur pesant de malentendus…

Dans un livre invitant au « voyage dans la chair des mots », paru sous le titre alléchant de « Sexy Corpus » chez Lemieux/éditeur, la sémiologue Mariette Darrigrand s’emploie à éclairer le sens commun « à partir de ce que les mots font entre eux, sachant de nous des choses que nous ne savons pas d’eux, comme disait René Char. Ainsi le mot « colère » : saviez-vous qu’il a voulu dire orgasme et réciproquement durant tout le Moyen Age ? Piquer une colère se disait « avoir un orgasme ». Quant à l’orgasmos c’est à l’origine un beau légume, « bourré à craquer de sucs vitaux, prêt à exploser de vie » et dont on retrouve la trace dans l’orge, dont la décoction, l’orgeat était l’un des noms du sperme à la même époque médiévale… Ah, les chemins du sens dans la forêt des mots !

Par Jacques Munier

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