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Le mythe de la caverne à la prison de Villefranche-sur-Saône

Les droits humains en prison

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Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a dénoncé des atteintes à la dignité et aux droits humains dans une unité pour détenus handicapés ou en perte d’autonomie.

Le mythe de la caverne à la prison de Villefranche-sur-Saône
Le mythe de la caverne à la prison de Villefranche-sur-Saône Crédits : O. Chassignole - AFP

Dominique Simonnot a publié hier un rapport accablant dans le Journal officiel sur cette "unité de soutien et d’autonomie" de la prison de Bédenac, en Charente-Maritime, où sont prises en charge des personnes détenues vieillissantes et à mobilité réduite. Pourtant de construction récente, "ce qu’il s’y passe fait davantage penser aux asiles de la première moitié du XXe siècle" souligne Jean-Baptiste Jacquin dans Le Monde. Manque de soins, insuffisance de personnels : parmi les vingt détenus de ce quartier, âgés en moyenne de 68 ans, sept personnes en fauteuil roulant ne peuvent rejoindre leur lit "qu’au prix d’efforts et de contorsions importants, aidées par la potence du lit mais avec un risque de chutes fréquentes, d’autant que certaines n’ont plus l’usage d’un bras, d’une jambe ou des deux jambes". Le médecin généraliste a démissionné début avril, "ne pouvant plus accepter éthiquement les conditions d’hébergement et de soins de ses patients détenus". C’est pourquoi "Mme Simonnot s’étonne de la réticence des juges de l’application des peines à accorder une suspension de peine pour raison médicale ou un aménagement, prévus par la loi." Les ministres de la santé et de la justice ont été saisis en urgence, alors que l’administration pénitentiaire et l’agence régionale de santé (ARS) avaient été alertées depuis quatre ans. Ils reconnaissent l’insuffisance du personnel soignant et "regrettent eux aussi, mais à mots couverts, que les juges n’appliquent pas davantage la suspension de peine pour raison médicale".

École en prison et réinsertion

Dans la plupart des pays européens, le recours aux peines de prison ferme baisse depuis dix ans, selon une étude du Conseil de l’Europe, mais en France le nombre de détenus ne cesse d’augmenter. Dans Mediapart, Camille Polloni décortique le volet pénitentiaire du projet de loi "pour la confiance dans l’institution judiciaire" débattu à l’Assemblée nationale, qui modifie le régime des réductions de peine accordées aux détenus. Le système du "crédit de réduction de peine" - réduction sauf en cas de "mauvaise conduite" ou d’incident - est supprimé. Désormais, ce sera l’inverse : le détenu devra démontrer sa "bonne conduite" et ses "efforts de réinsertion" pour en bénéficier. Ce qui devrait encore augmenter la population carcérale. Parmi les motifs de "bonne conduite" : suivre des cours ou une formation, apprendre à lire, passer un examen, participer à des activités culturelles ou sportives, commencer une thérapie... "Les difficultés risquent surtout de frapper les condamnés à de courtes peines, ceux qui ont le plus de mal à travailler ou pratiquer des activités." L’Observatoire international des prisons (OIP) dénonce une mesure "en total décalage avec les réalités carcérales".

On sait qu’à peine plus d’un quart de la population carcérale a accès à un travail, faute d’offre. Qu’une personne sur quatre peut accéder à un enseignement, et moins d’une sur six à une formation professionnelle, toujours faute d’offre et de moyens. Et qu’il faut bien souvent de longs mois pour obtenir une consultation avec un psychiatre ou un psychologue.

Dedans Dehors, la revue de l’OIP, publie un dossier sur l’enseignement en prison. Les publics prioritaires sont les mineurs, les jeunes adultes ou les personnes ne maîtrisant pas la langue française. Alors que plus de la moitié des détenus n’a aucun diplôme et que huit sur dix n’ont pas dépassé le niveau du brevet, seulement 25% de la population carcérale était scolarisée en 2018, "pour une durée moyenne de cinq heures hebdomadaires". Dans ces conditions, "préparer un baccalauréat en prison paraît inenvisageable, tant les matières sont nombreuses". Et c’est le plus souvent seuls et en cellule que les aspirants au diplôme sont contraints de le préparer, ce qui "requiert une bonne dose de motivation"... Les cours de culture générale qui ne conduisent pas à un diplôme, pourtant très demandés, sont souvent ceux qui affichent la plus longue attente. Alors même qu’ils sont un outil essentiel de réinsertion - parfois "le seul moment d’échange, de socialisation, d’ouverture et de lien avec l’extérieur" souligne Laure Anelli. Quant à la scolarisation des mineurs - au nombre de 768 au 1er février 2021 -, une priorité pour l’Éducation nationale et l’administration pénitentiaire, le verdict est sans appel : "peut mieux faire".

"Ouvrir une école, c'est fermer une prison" disait Victor Hugo. Mais aujourd’hui encore, même l’école en prison peine à s’ouvrir.

Par Jacques Munier

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Gwenola Ricordeau Crimes & Peines. Penser l'abolitionnisme pénal (Éditions Grevis)

Au tournant des années 1970 et 1980 s’est formée la "première vague" de l’abolitionnisme pénal. Elle a profondément renouvelé le champ de la criminologie critique et les réflexions sur le crime, la peine et la prison. Les auteurs "classiques" de l’abolitionnisme sont encore peu connus en France.

À partir de textes majeurs de Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris inédits en français, Gwenola Ricordeau fait découvrir ce courant de pensée qui inspire aujourd’hui les mouvements pour l’abolition de la police et de la prison, et qui invite à repenser les conceptions de la peine et du statut de victime.

Française installée aux États-Unis depuis quelques années, Gwenola Ricordeau est professeure assistante en justice criminelle à la California State University, Chico. Ses travaux portent sur les proches des personnes incarcérées, la sexualité et le genre en prison et les approches critiques du système pénal. Elle est notamment l’auteure de Les détenus et leurs proches. Solidarités et sentiments à l’ombre des murs (Autrement, 2008) et de Pour elles toutes. Femmes contre la prison (Lux, 2019). Féministe et militante pour l’abolition du système pénal, elle écrit régulièrement sur les mouvements sociaux et les questions liées à la justice aux États-Unis et
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L'OIP se bat pour le respect des droits et de la dignité dans les prisons françaises.
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Pour que droits et dignité ne s'arrêtent pas au pied des murs (Seuil)

Avec Philippe Claudel, Marie Darrieussecq, Annie Ernaux, Nancy Huston, Maylis de Kerangal, Nathalie Quintane, David Rochefort

Créée en 1996, la section française de l’Observatoire international des prisons (OIP) se bat pour le respect des droits et de la dignité dans les prisons françaises et milite pour la réduction du recours à l’emprisonnement. En vingt-cinq ans, l’association est devenue un interlocuteur essentiel pour les détenus mais aussi pour l’ensemble des personnes qui s’intéressent à la question carcérale. Elle est par ailleurs une force de proposition respectée des institutions qui sollicitent régulièrement son analyse. Pourtant, alors que la prison reste un espace de non-droit, l’Observatoire n’a jamais été aussi peu soutenu financièrement par l’État. Au point que son existence est menacée.
C’est pour réaffirmer les valeurs qui sont au fondement de son action que des écrivains s’associent au combat pour sa défense. Leurs textes rappellent à quel point la prison hante nos consciences malgré les mécanismes d’occultation de sa dure et proche réalité. Chacun y raconte, dans une grande diversité de forme et de ton, son lien à ce lieu de relégation et dénonce le scandale de sa persistante inhumanité. Présentation de l'éditeur
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