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Les embarras de l’identité

5 min
À retrouver dans l'émission

Comment la revendication de l’identité en est-elle venue à supplanter la passion de l’égalité ?

L’égalité dont nous serions pourtant, nous Français, les plus ardents défenseurs, selon Tocqueville… Dans un ouvrage collectif publié aux Éditions du Croquant sous le titre Paniques identitaires, Laurence de Cock et Régis Meyran passent au crible des sciences humaines cette passion triste qui nous fait voir notre pays miné par le communautarisme, en plein déclin culturel, et menacé l’été venu par le déferlement des burkinis sur nos plages. Comme le rappelle Éric Aeschimann dans L’Obs, l’expression « panique identitaire » a une double origine : le concept de « panique morale » forgé par la sociologie anglaise, dont il est en quelque sorte une déclinaison hexagonale. Et des Etats-Unis nous vient la notion de « crise d’identité », qui pose un diagnostic sur le malaise des adolescents. De là, elle s’est étendue aux groupes sociaux dominés, en particulier les Afro-Américains. « Ironie de l’histoire – relève Éric Aeschimann – désormais dans l’Amérique de Trump et dans l’Europe en proie aux démagogues xénophobes, c’est le groupe dominant qui affirme souffrir de problèmes d’identité. » Dans Les embarras de l’identité, Vincent Descombes précisait que la notion elle-même d’identité, au sens des sciences sociales, était née dans les années cinquante dans les enquêtes sur le sentiment d’appartenance à la nation américaine. À la question « qui êtes-vous ? » les Américains répondaient avant la Seconde Guerre mondiale en renvoyant à leurs origines nationales (italiennes, irlandaises, etc.), alors qu’ils définissaient ensuite leur identité par leur affiliation religieuse. Ce qui fait dire au philosophe que « l’individu se situe dans la société en mettant en avant un trait distinctif qui sépare le groupe auquel il se rattache d’autres groupes ». Comme l’avait déjà observé Tocqueville : « La relation de l’individu à la société a toujours constitué un problème pour les Américains en raison de l’importance majeure des valeurs de liberté, d’égalité et d’autonomie de l’individu dans leur idéologie nationale. » D’où la fortune du terme d’identité, « qui permet à des gens qui sont profondément individualistes d’exprimer malgré tout la force de leurs liens sociaux ».

La notion d’identité renverrait donc, indissociablement, à l’individuel et au collectif ?

C’est le paradoxe qu’a entrepris d’explorer la revue Critique dans sa dernière livraison. À travers le mot « nous », le pronom, première personne du pluriel. Une entrée dans la question du dire politique mais avant tout, comme le rappelle Marielle Macé, un fait de langage. Émile Benveniste avait noté que « dans presque aucune langue nous n’est construit à partir du je (à la différence de la troisième personne du pluriel, qui pluralise simplement le singulier de il ou elle). Si nous n’est pas exactement le pluriel de je, c’est qu’il forme la « jonction indéterminée de je avec du non-je, le résultat d’un je qui s’est ouvert à ce qu’il n’est pas, et qui s’est dilaté ». Que dit-on quand on dit « nous », notamment en politique ? Le pronom personnel ne désigne pas « une addition de sujets mais un sujet collectif, dilaté autour d’une énonciation. Nous ne signifie pas tous ceux qui sont comme moi mais tous ceux qui pourront être le je de ce nous, l’endosser, le reprendre à leur compte, tous ceux qui pourront parler au nom de nous : tous ceux que noue une cause ». Mais – ajoute Marielle Macé – « peut-être que nous est quelque chose comme le pluriel de seul », qu’il se fait à partir de nos solitudes, « qu’il les rassemble, les surmonte en les assemblant, et pourtant les maintient ». Comment mieux dire la condition de l’exilé, retrouvant dans la communauté aléatoire et disparate des migrants le sens d’une destinée, misérable et miraculeuse à la fois. Dans ces pages de la revue Critique, Thierry Fabre rend compte du livre de Michel Agier Les migrants et nous. « Ils semblent tous bloqués à la frontière de la vie réelle comme à celle des sociétés et des villes vers lesquelles ils se dirigent, et pourtant c’est là qu’ils deviennent cosmopolites. Ils ont de la sorte une connaissance concrète du monde que nous qui nous croyons cosmopolites n’avons pas vraiment. »

Panique morale, panique identitaire : en Italie, un projet de loi concernant le droit du sol pour des enfants nés dans le pays d’un parent titulaire d’un permis de séjour déclenche une polémique

« Préparons-nous à l’arrivée du parti islamique » titre un quotidien qui entonne le refrain du « grand remplacement ». Courrier International publie une revue de la presse italienne sur le sujet, alors que le pays éprouve de graves difficultés dans les accords qu’il a passés avec les garde-côtes libyens d’un état en lambeaux. La maire de Rome, issue du mouvement populiste de Beppe Grillo s’est saisie du problème, ce que La Repubblica analyse comme « le calcul politique misant sur la peur d’une maire en mauvaise posture et d’un parti qui a obtenu de piètres résultats aux municipales du 11 juin ». Répliquant au terme d’invasion qui se répand, le Corriere della sera rappelle qu’il s’agit de personnes qui sont déjà là depuis longtemps et dont les enfants peuvent devenir les « médiateurs naturels entre la culture de leurs parents et la nôtre ».

Par Jacques Munier

La dernière livraison de la revue Projet : Réfugiés : sortir de l’impasse. Plaide pour un réalisme de l’hospitalité, une solution collective et donc politique, voir Kant – « si le droit à une hospitalité provisoire est inconditionnel, l’accueil durable reste du ressort de chaque état ». Un N° qui rend compte des nombreuses initiatives d’associations ou de particuliers : « Un peu partout en France, ce n’est pas le visage de l’ostracisme que l’on rencontre, mais celui de l’hospitalité. »

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