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Camp de Shahama, Irak, juin 2017

Les femmes du djihad

5 min
À retrouver dans l'émission

Avec la libération des bastions de l’Etat islamique en Irak et en Syrie, le lancinant problème des femmes de djihadistes revient à l’ordre du jour.

Camp de Shahama, Irak, juin 2017
Camp de Shahama, Irak, juin 2017 Crédits : Andrea Dicenzo - AFP

Laurène Daycard a mené l’enquête à Mossoul pour Les Inrockuptibles. Son reportage, publié sous le titre Les femmes abandonnées de Daech, témoigne de la situation « aussi vulnérable que trouble » de ces épouses de membres de l’organisation Etat islamique « qui se retrouvent seules à attendre leurs maris qui ne reviendront probablement jamais ». Confinées dans des camps avec leurs enfants, elles ont été arrêtées alors qu’aucune charge criminelle ne pèse contre elles. Entre mutisme ou dissimulation et protestations de bonne foi, leurs témoignages révèlent une réalité confuse, analogue à celle qu’on peut imaginer sur le terrain désormais abandonné par les « fous d’Allah ». Le plus souvent, leurs maris ont été enrôlés pour des tâches subalternes – gardien des checkpoints ou vigile de nuit – et parce qu’il faut bien vivre. Comme beaucoup d’autres, ces femmes ont accueilli avec soulagement l’arrivée des jihadistes qui promettaient la paix et une vie meilleure, même sous contrôle. Certaines ont été mariées de force, comme Dunya, qui a vu son père, officier de police irakien, assassiné sous ses yeux et s’est insurgée. Mal lui en a pris, elle a été embarquée, mariée de force, violée et de plus battue par la première épouse de son tortionnaire, lequel réfugié depuis lors en Turquie la harcèle au téléphone. Et il y a aussi le cas de ces gardiennes de la charia veillant à la tenue vestimentaire des femmes et qu’on surnommait « les mordeuses parce que c’était l’un des sévices qu’elles infligeaient, avec une pince en fer, une mâchoire métallique ou à pleines dents ». Parmi elles de nombreuses occidentales, provenant de France, de Grande-Bretagne, de Tunisie ou de Russie…

C’est l’autre aspect de cette question embrouillée : les femmes qui ont rejoint l’Etat islamique depuis l’Europe par engagement délibéré

« Si quelques-unes ont suivi leur compagnon, la plupart ont fait le choix de partir seules et cherchent désespérément un homme, avec une vision romantique de l’amour ou la volonté de se marier et d’enfanter précocement » – explique Farhad Khosrokhavar dans les pages débats de L’Obs. « Seule une petite minorité d’entre elles, très motivées à en découdre, veulent se comporter comme les hommes et sont plus fortement attirées par la violence. Ce sont les « héroïnes négatives », comme celles qui, en Europe, préparent des attentats, à l’instar du groupe des bonbonnes de gaz de Notre-Dame à Paris. » Le sociologue, auteur notamment de plusieurs enquêtes sur la radicalisation dans les prisons françaises, les appelle aussi « des djihadistes féministes parce que c’est précisément l’acquis du féminisme qu’elles détournent et mobilisent dans le sens du djihadisme au féminin ». Mais une fois parvenues sur les terres de Daech, elles prennent la mesure de la régression : dans leur esprit, la complémentarité des rôles dévolus au genre n’était pas l’infériorité. En Syrie, l’Etat islamique leur imposait une infériorité réelle. « Et là certaines tombent totalement des nues, d’autres s’adaptent. » Pour le psychanalyste Fethi Benslama « l’engagement djihadiste, c’est la conjonction d’un problème personnel que l’on souhaite régler et d’une cause supérieure à défendre. Daech, à cet égard, fonctionne comme une thérapie puissante. C’est précisément quand l’idéal se rabat sur l’objet du désir qu’elles partent. C’est pour cela que tout le travail du psychanalyste consistera à tenter de séparer l’idéal et le désir. » La vocation suicidaire des djihadistes facilite paradoxalement les compromis avec le patriarcat. Mariées et remariées à des combattants successivement tombés au front, ces femmes finissent par instaurer un système polyandrique post-mortem. « La cité du djihad est une fabrique de pères morts et de mères polyandriques ». Et sur la réalité de leurs convictions religieuses, Fethi Benslama distingue le sacré et le religieux. « En réalité, le discours religieux n’a servi qu’à légitimer des conduites qui n’ont rien à voir avec la religion : tuer, couper des têtes, violer... L’institution religieuse, elle, contrôle le sacré, elle essaie de le mettre dans des limites pour définir ce qui lui est extérieur, elle désensauvage au fond. Or, ce que Daech fait, c’est affaiblir la religion comme institution au profit d’une prolifération de sacré. C’est d’autant plus facile que l’institution religieuse, dans nos sociétés sécularisées, est déjà bien affaiblie. » Et peine à « produire des idéaux ». Ce qui en résulte est « pire que la religion : le sacré ensauvagé. L’institution religieuse de l’islam étant malmenée, et même détruite ici – affirme l’auteur de La psychanalyse à l’épreuve de l’islam – viennent à sa place toutes sortes de croyances empruntées à la barbe du chameau du Prophète et chacun s’improvise imam ou délivre des fatwas… »* Pour le psychanalyste, le choix régressif des femmes djihadistes est un bon marqueur « de l’état actuel de la modernité ».

Par Jacques Munier

*« Regardez la prolifération du hallal, outre les intérêts économiques qui s’y jouent, c’est une sacralisation comme on n’en a jamais vu ! Or le sacré ensauvagé va dans le sens de la folie identitaire, parce qu’elle se repaît de ça. »

A lire aussi : Carol Mann : DE LA BURQA AFGHANE À LA HIJABISTA MONDIALISÉE Une brève sociologie du voile afghan et ses incarnations dans le monde contemporain, L’Harmattan « Comment, en l’espace de quinze ans, la burqa, une des formes les plus anciennes du voile intégral, après avoir été l’objet de toutes les condamnations en tant que symbole de l’oppression des femmes, en est venue à représenter le contraire dans des cercles qui prétendent soutenir les droits humains ? »

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