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Les grosses ficelles de la manipulation

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Manipulation des faits, manipulations de la vérité, des esprits et des mots… La chose n’est pas nouvelle, mais elle semble aujourd’hui en pleine expansion

Sans doute à raison même du développement des technologies de l’information et de la communication. Le mensuel Sciences Humaines consacre son dernier N° à tous les aspects de cette forme subtile de « soumission volontaire » : des théories du complot qui s’emploient à manipuler les esprits en diffusant des rumeurs de manipulation, à toutes les techniques du marketing et de « l’hameçonnage » sur internet, en passant par la manipulation des « éléments de langage » en politique. Nicolas Guéguen, auteur d’une Psychologie de la manipulation (Dunod) montre comment Internet a paradoxalement décuplé l’efficacité des facteurs classiques de l’influence du face-à-face en diminuant la part de l’humain dans l’interaction. On se sent psychologiquement moins contraint par un simple clic que par une signature accordée à une personne réelle. Et le crédit ajouté à une information augmente naturellement du fait qu’elle est partagée par un de nos contacts virtuels. Cécile Alduy, qui a étudié les tactiques frontistes de la dédiabolisation par les mots (Marine Le Pen prise aux mots, Seuil) évoque ces « euphémismes, répétitions de principe et imprécisions nébuleuses » dénoncés par Georges Orwell dans la rhétorique politique, et s’agissant de Marine Le Pen, l’usage d’un vocabulaire euphémisé pour élargir le consensus autour des thèmes traditionnels du parti : déclin plutôt que décadence, cultures plutôt que races, ainsi que la « reformulation de l’argumentaire anti-immigration en une bataille pour la laïcité et pour l’emploi ».

Les techniques de diffusion numériques font l’objet de critiques récurrentes, et les réseaux sociaux comme Facebook sont même accusés d’avoir influencé le vote en faveur de Trump

En laissant proliférer de fausses informations – comme le soutien du pape François au candidat républicain – et surtout en ne relayant auprès des internautes que des contenus déjà conformes à leurs opinions. En l’occurrence c’est le rôle de l’algorithme qui est dénoncé, celui qui choisit les posts apparaissant sur le fil d’actualité. Courrier International publie l’article de Hannah Jane Parkinson dans The Guardian, qui s’en prend aux arguments présentés par Mark Zuckerberg pour sa défense, notamment celui qui dénie au réseau social tout rôle médiatique d’information, et donc toute forme de responsabilité qui en relèverait, alors que 66% de ses utilisateurs vont s’informer sur le site. Sans pour autant en appeler à la censure des contenus les plus ouvertement extrémistes ou racistes, la journaliste rappelle à contrario le puritanisme de Facebook en matière sexuelle. Et l’on peut s’inquiéter de l’effet amplificateur du réseau pour des opinions jusqu’alors endiguées par une forme d’interdit social : lorsque l’individu raciste ou homophobe rejoint la foule d’« amis » virtuels que le réseau lui fait découvrir, sa parole se libère.

Face à la banalisation du discours politique en 140 signes sur Twitter, qui favorise les « petites phrases » cousues sur mesure pour les médias, on peut regretter la noblesse de « l’art oratoire »

Je signale la dernière livraison de la revue Politiques de communication, (PUG) consacrée aux usagers des réseaux sociaux avec notamment la contribution de Julien Boyadjian sur les Twittos politiques et les différents profils, ceux en particulier qu’il désigne comme les « consommateurs ostentatoires d’informations politiques » qui pratiquent le « fact-cheking », la vérification par les faits, comme un devoir civique. Maintenant, la noblesse de « l’art oratoire »… Même s’il est vrai qu’il n’est pas forcément à l’abri des risques de manipulation, ce que Platon dénonçait déjà comme la tentation de la démagogie. Mais pour les anciens, qui l’avaient codifié, l’art de bien dire était aussi l’art de dire le bien, et aussi le vrai. Dans le mensuel Books, Andreas Sentker revient sur quelques illustres orateurs modernes en montrant comment ils ont su remettre au goût du jour les vieilles recettes des anciens. Aristote avait défini les trois piliers de la bonne rhétorique : l’ethos, le logos et le pathos, soit « la crédibilité de l’orateur, la portée de ses arguments et les sentiments qu’il est capable de susciter dans le public ». À cela Martin Luther King avait ajouté la technique du « lièvre dans le buisson : l’orateur mitraille le public d’arguments comme si, sur un terrain accidenté il voulait débusquer un lièvre ». Quand les auditeurs réagissent, alors il enchaîne dans ce sens pour soulever l’adhésion. Et en prononçant la fameuse et historique formule « Ich bin ein Berliner » en pleine guerre froide, avec le succès délirant qu’elle lui valut, Kennedy ne faisait, de son propre aveu, que transposer la phrase de Cicéron, que l’orateur répétait dans ses discours pour rappeler les droits des citoyens romains : « Civis romanus sum » - « Je suis un citoyen romain ».

Par Jacques Munier

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