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Pendant un bombardement dans un quartier rebelle d'Alep

Les guerres de Poutine

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À retrouver dans l'émission

Alors que l’implication de la Russie dans le crash du Boeing de la Malaysia Airlines se confirme, on apprend que des troupes au sol interviennent en Syrie dans le plus grand secret.

Pendant un bombardement dans un quartier rebelle d'Alep
Pendant un bombardement dans un quartier rebelle d'Alep Crédits : Abdalrhman Ismail - Reuters

L’avion s'était écrasé le 17 juillet 2014 sur le territoire du sud-est de l'Ukraine en faisant 298 victimes, presque toutes néerlandaises. Atteint par un missile, il a bien été abattu par des séparatistes pro-russes, armés par Moscou. C’est la conclusion du rapport provisoire de l'enquête pénale présenté hier par le parquet néerlandais. « Les missiles BUK - de fabrication russe - qui ont frappé la tête du Boeing avaient été convoyés le matin même du territoire russe avant de revenir, vingt-quatre heures plus tard sur leur lieu d'origine » indique Pierre Avril sur le site du Figaro. En Syrie, c’est le même activisme belliqueux qui opère sous couvert de lutte contre le terrorisme. L’aviation russe bombarde civils et hôpitaux à Alep dans les quartiers rebelles. Une violence massive qui relègue la barbarie surmédiatisée de Daech dans les coulisses de l’Histoire. Et l’on découvre que des troupes au sol et des mercenaires privés sont engagés sur le terrain, alors que leur mission était présentée par la propagande officielle comme « purement humanitaire ». C’est que l’autocrate russe mène la guerre sur tous les fronts, et le front intérieur n’est pas le moins stratégique pour lui. Dans un pays en crise ouverte, économique, morale et politique, les images d’une Russie conquérante et engagée dans la lutte contre le terrorisme djihadiste s’emploient à donner le change. Pas de communication, cependant, sur l’importance du contingent, la nature des opérations, ni sur les morts. « La même opacité continue d’entourer la première intervention militaire russe loin de ses frontières depuis la guerre d’Afghanistan » observe Isabelle Mandraud dans Le Monde. La correspondante du quotidien à Moscou a débusqué quelques cas, parfois au moyen de recoupements. Car « les familles se plient aux consignes des autorités et se taisent ». Pas question de mettre en émoi le Comité des mères de soldats de Russie, l’une des principales organisations de la société civile dans le pays… Pourtant quelques indices concordants permettent d’évaluer le nombre des militaires présents sur le terrain syrien. Parmi eux, le chiffre des électeurs aux législatives du 18 septembre : « selon la commission électorale, 4 571 citoyens russes ont pris part au vote en Syrie, dont 4 378 par urnes mobiles, et donc potentiellement hors de la capitale, Damas ».

Dans les pages Débats du Monde, Marie Mendras revient sur ces élections entachées de fraude et discréditées par la répression de l’opposition

La spécialiste de la politique russe rectifie le chiffre annoncé de la participation, qui atteint à peine 40%. Et « parmi les votants, moins de 20 millions se sont exprimés en faveur du parti poutinien Russie unie (officiellement, on annonce 28 millions) ; environ 20 millions ont voté pour les trois autres partis inféodés au Kremlin (le Parti communiste, le parti populiste de Vladimir Jirinovski et Russie juste) ; 6 à 7 millions ont accordé leurs suffrages à d'autres partis qui ont échoué à passer la barre des 5 %, et à quelques candidats qui ne concouraient pas pour Russie unie. » Au total c’est donc un petit cinquième de l'électorat qui s’est prononcé en faveur de Poutine. « Dans un pays autoritaire et policier, où la campagne favorisait ouvertement les candidats adoubés par le pouvoir, et où le processus électoral est entaché de pressions et de fraudes, ne réussir à obtenir les suffrages que d'une minorité invite à réfléchir » conclut Marie Mendras, qui relève une grande différence entre les élections précédentes et celles-ci : « le sombre silence qui suit le vote. En 2011, des centaines de milliers de citoyens manifestaient à Moscou, Saint-Pétersbourg, Vladivostok, Novossibirsk, et d'autres grandes villes. Des millions de personnes échangeaient sur les réseaux sociaux pour dénoncer " le parti des escrocs et des voleurs ", Russie unie ». Aujourd'hui, « il est interdit de se réunir, trois individus qui discutent à un coin de rue peuvent se retrouver au poste pour "rassemblement non autorisé". Il est risqué de dire haut et fort que le régime est corrompu. Les Russes sont abattus et découragés ».

Face à la situation créée en Syrie, que peut la communauté internationale ?

Les Américains ayant tourné les talons, reste l’Europe. Mais si l’on en croit Dominique Moïsi dans la revue Politique étrangère, elle serait en plein « brainstorming », toute absorbée qu’elle est à se repenser… Et elle se trouve momentanément dépourvue de boussole ; « menacée par trois ismes : le djihadisme, le poutinisme et le populisme ». La crise des réfugiés a fait voler en éclats ses valeurs humanistes avec sa cohésion de façade. Plus de levier pour changer le rapport de force, à moins de se lancer dans des initiatives comme la livraison de missiles portatifs antiaériens à l'opposition – déplorait Marc Semo* dans Le Monde.fr. Nous en sommes réduits à « espérer que la pression morale et la crainte d'un enlisement amènent le Kremlin à composer ».

Par Jacques Munier

* Marc Semo : le processus de Vienne est mort

« Le processus lancé à Vienne, en novembre 2015, par les Russes et les Américains – qui avait abouti à la résolution 2254 du Conseil de sécurité prévoyant un arrêt des combats, des aides humanitaire puis des négociations intersyriennes à Genève pour une transition politique – est mort. " Kerry, comme d'ailleurs Obama, n'ont plus le temps ni la crédibilité pour relancer quoi que soit ", estime un haut diplomate français, reconnaissant que " tant que le régime et ses protecteurs russes seront convaincus qu'ils peuvent, sinon gagner la guerre, au moins se garantir une Syrie utile avec Damas, Alep et la côte, les négociations ne seront qu'un faux-semblant ". »

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