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Samar Yazbek, 2015

Les idées des écrivains

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À retrouver dans l'émission

Que peut la littérature?

Samar Yazbek, 2015
Samar Yazbek, 2015 Crédits : Lise Aaserud - AFP

Le CNL a publié une enquête sur les Français et la lecture, et ses résultats sont plutôt encourageants alors que le salon du livre ouvre ses portes

Il s’agit de la deuxième édition d’une enquête bisannuelle réalisée par la SOFRES, qui permet donc de repérer des évolutions. 91% des Français lisent des livres d’au moins un genre littéraire, et 28% sont de grands lecteurs lisant en moyenne 20 livres par an, un chiffre en augmentation de 4 points. Les femmes devancent les hommes, avec 22 livres et une augmentation de 6 points par rapport à 2015. Toujours beaucoup de romans, mais aussi des livres pratiques ou de « développement personnel » en augmentation. Le livre reste une idée de cadeau pour 85% de nos compatriotes, dont presque un tiers dans le but de « transmettre un savoir », un chiffre en hausse de 5 points. Et parmi les motivations, « approfondir les connaissances » et « mieux comprendre le monde qui les entoure » sont également en hausse pour près d’un tiers des lecteurs. À l’ère du tout internet et de l’information rapide mais pas toujours fiable, c’est plutôt bon signe.

Comme tous les ans à la veille du Salon, Libération fait son Libé des écrivains

Lesquels investissent aussi les pages idées. Dans l’ensemble, c’est l’engagement et l’esprit de résistance qui domine, face au monde contemporain et à ses dérives. Figure de l’opposition syrienne, Samar Yazbek est contrainte à l’exil en 2011. Elle est depuis retournée trois fois clandestinement dans son pays. Elle en témoigne dans Les Portes du néant, un récit qui raconte le quotidien de ceux qui luttent à la fois contre Assad et contre Daech, et décrit un enfer peuplé d’enfants amputés et de cadavres dans les décombres; de veuves condamnées à épouser des combattants yéménites, en échange d’argent; de corps décapités au-dessus desquels la romancière d’Un parfum de cannelle a vu bourdonner « un petit nuage de mouches »; de familles qui survivent entassées dans d’antiques mausolées romains, « humains errant dans les entrailles de la terre, pareils à des bêtes creusant leurs propres tombes ». Pour Libération, elle évoque l’exil, « une question existentielle qui se termine par son début, un rocher de Sisyphe. Toutes ces victimes que j’ai laissées derrière moi vivent dans ma tête », écrit-elle. « Je n’ose encore affronter cet enfer installé au fond de moi. J’y ai échappé en travaillant jour et nuit pour décrire et documenter. J’ai quitté mon exil d’écrivaine pour entrer dans celui de la révolution. » Vivant aujourd’hui à Paris, elle dit apprécier « la chance d’être sauvée. Mais comme les esprits errants de Dante dans les limbes, je souffre avec d’autres de la culpabilité du rescapé. »

Une nouvelle revue est parue : un « mook », entre magazine et bouquin, pour faire la chronique littéraire de l’Amérique d’aujourd’hui : America

Un trimestriel dont la durée de vie est fixée à 4 ans, le temps du mandat de Trump… Autant dire qu’il s’est assigné la tâche de raconter, analyser, dénoncer les années à venir sous le règne du potentat égocentrique qui a pris les commandes du pays par une sorte de coup d’état institutionnel, en profitant du système du collège électoral des grands électeurs. « Car Trump a gagné mais il n’a pas été élu », rappelle Toni Morrison dans le grand entretien qu’elle a accordé à la revue en guise de parrainage. « Le collège électoral a été créé pour garantir du pouvoir aux plus petits des Etats de l’Union – rappelle-t-elle – là où il n’y a presque personne… » Un système qui profitait aux Etats du Sud, surtout peuplés de Noirs qui n’étaient pas considérés comme des personnes à part entière. L’écrivaine, prix Nobel de littérature, revient notamment sur un de ses livres – Un don – qui raconte une période méconnue de l’histoire des Etats-Unis, où coexistaient des Noirs pauvres et des Blancs pauvres provenant de tous les pays d’Europe, les « domestiques », assignés à un statut d’esclave le temps de rembourser leurs dettes, comme le prix du voyage. En 1676, Noirs et Blancs pauvres se sont soulevés en Virginie, une révolte réprimée dans le sang. Des lois ont alors été promulguées, qui interdisaient aux Noirs de détenir une arme, et autorisaient tout Blanc à tuer un Noir sous n’importe quel prétexte. C’est ainsi qu’on a offert aux « petits Blancs » l’illusion d’une supériorité : « ils avaient désormais un statut, ils pouvaient regarder de haut d’autres pauvres ». L’histoire se répète… Toni Morrison estime que le pouvoir de la littérature vient de cette faculté de « comprendre ce que signifie être humain ». Et dans sa lettre à un jeune écrivain à l’aube de l’ère Trump, Colum McCann insiste sur son pouvoir de résistance. « La littérature nous rappelle que la vie n’est pas déjà écrite. Empare-toi de ton avenir, empare-toi de ton pays, ne les laisse pas te le prendre. » Et « Ne renonce pas. Ne succombe pas au silence. Inspire le danger. Fais en sorte que l’on redoute ta morsure. »

Par Jacques Munier

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