LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
L'instant et l'éternité

Les jeux du désir et de l'amour

5 min
À retrouver dans l'émission

De toutes les émotions, c’est certainement l’amour qui a fait couler le plus d’encre.

L'instant et l'éternité
L'instant et l'éternité Crédits : Frédéric Cirou - Maxppp

Dernier exemple en date : la célébration philosophique de Paul Audi dans Le pas gagné de l’amour (Galilée). La question qu’il pose est celle du « passage du désir à l’amour, le pas que le désir tente de faire au-delà de lui-même, au nom et en vue de l’amour ». Pour lui, l’amour déborde l’intériorité d’un sentiment et il est d’ailleurs bien moins un sentiment qu’un événement : une mise en situation du désir lui-même. « À l’état pur – écrit Paul Audi – le désir n’est jamais auprès de soi. Il vit de se manquer, de se manquer à lui-même ». C’est pourquoi il attend de l’objet visé qu’il l’éclaire quant à sa nature, son projet, et c’est ce qui se produit dans l’amour, désir mimétique du désir de l’autre. C’est sans doute pourquoi Lacan affirmait dans cette célèbre formule paradoxale : « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Camille Laurens, citée par l’auteur, le dit à sa manière dans Celle que vous croyez : « On veut de l’autre quelque chose qu’on n’a pas ou qu’on n’a plus ». Il y entre certainement une part de réminiscence nostalgique de l’attachement primaire à la figure maternelle. Mais le philosophe estime que dans l’élection, dans le désir de ce désir autre, l’amour est davantage encore « l’élévation de cette sélection à l’unicité absolue ». Merleau-Ponty le confirme dans la Phénoménologie de la perception : « Pas un seul amour qui soit simple mécanisme corporel, qui ne prouve même et surtout s’il s’attache follement à son objet, notre pouvoir de nous mettre en question, de nous vouer absolument, notre signification métaphysique ». Dans ses lettres à Anne Pingeot François Mitterrand écrivait : « Nous sommes presque victimes de la qualité de notre recherche, une banale aventure n’engagerait pas grand-chose. Il faut l’admettre : ce que je désire en toi c’est ta vérité, la vérité de ton être.» Un miracle, donc, l’impossible dont parle Bataille dans La Souveraineté : « plus loin que le besoin, l’objet du désir est, humainement, le miracle, c’est la vie souveraine ». Cet horizon impossible, la passion amoureuse le déploie devant nous. À travers l’amour, le désir vise ce que Nietzsche appelait le devenir-davantage, un « événement de subjectivation ». La considération amoureuse n’est rien d’autre que l’accomplissement du désir à l’état pur, l’accession à sa propre finalité. Paul Audi analyse l’expression emblématique de la déclaration d’amour : « tu es tout pour moi », car si je te perds tout est dépeuplé. « Elle s’apparente dans l’amour à un « pour moi tu es unique ». C’est-à-dire qu’au-delà de sa singularité, l’être aimé accède à cette forme d’unicité qui fait de son être une totalité, autant dire : un monde. Et pour traduire ce qui se produit alors dans le désir, le philosophe a recours aux mots latins de consideratio et de desideratio, où le préfixe indique bien la mutation qui s’opère.

La question de la durée est consubstantielle à celle de l’amour

L'amour ne veut pas la durée, disait Nietzsche, il veut l'instant et l'éternité. Mais quand même au bout du compte le « dur désir de durer » et la promesse implicite d’une sorte d’infusion de l’éternité dans le temps ordinaire. Romain Gary évoquait dans Clair de femme ces très vieux couples inséparables qui se soutiennent en marchant : « moins il reste de chacun, et plus il reste des deux ». Dans son enquête sur les Amours clandestines (PUL), Marie-Carmen Garcia évoque les infidélités durables, un autre chapitre, plus relégué, de l’événement amoureux. Le plus étonnant est cette forme de « fidélité dans l’infidélité », souvent cultivée par les fautifs, qui font un portrait très positif de leur conjoint. Et toujours cette permanence du désir qui scintille à l’ombre : les maîtresses et les amants disent leur espoir d’être vus comme des amoureux plutôt que comme des partenaires sexuels. Les femmes « cultivent des jardins secrets, entre souffrance et satisfaction » tandis que les hommes « détiennent les clés des jardins dont ils délimitent le périmètre, les possibilités de transformation et surtout qu’ils ferment aux regards extérieurs » Aux « injonctions à l’égalité » dans le couple, les relations extraconjugales échappent largement ; centrées sur les dimensions affectives et sexuelles, elles seraient par nature rétives à ces injonctions car « la dissymétrie en amour est une affaire entendue ». D’où le pamphlet de Marcela Iacub sur La fin du couple (Stock), une institution destinée selon elle à reproduire la domination, la violence et les inégalités de genre. « Hier, la famille était centrée sur le mariage et donc sur le couple, aujourd’hui elle se fonde sur les liens qui unissent la mère aux enfants. » Une transformation qui a affaibli le couple, désormais frappé selon elle d’obsolescence programmée… Ça me rappelle une phrase de Jacques Chardonne dans L'amour, c'est beaucoup plus que l'amour : Le couple, c'est autrui à bout portant. Choisir c'est se livrer.

Par Jacques Munier

L'amour Un besoin vital - 1000 façons d'aimer Le couple réinventé... Tous les articles du mensuel _Sciences Humaines_ rassemblés en un volume, avec Alain Badiou, Michel Billé, Michel Bozon, Malek Chebel, Sarah Chiche, Beate Collet, Jean-François Dortier, Pascal Duret, Helen Fisher, Martine Fournier, Eva Illouz, Nicolas Journet, Héloïse Junier, Jean-Claude Kaufmann, Pascal Lardellier, Florence Maillochon, Jean-François Marmion, Raphaële Miljkovitch, Xavier Molénat, Maud Navarre, Ruwen Ogien, Patrick Pharo, Emmanuelle Picaud, Romain Pigeaud, Jean-Philippe Raynaud, Michel Reynaud, Emmanuelle Santelli, François de Singly, Anne-Claire Thérizols, Tzvetan Todorov, Fabien Trécourt, Jean Verdon, Anne Vincent-Buffault, Agnès Walch, Yvane Wiart.

Editions Sciences Humaines
Editions Sciences Humaines
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......