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Les médias et l'opinion

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Quelle est l’influence des médias dans le choix des électeurs ?

Pour Christian Delporte, elle est négligeable. « Je ne crois pas du tout que les médias fassent l’opinion – affirme-t-il dans l’hebdomadaire Le un. Ils sont le reflet de la société et ils ont horreur du vide ! Comme les hommes politiques, ils ont besoin de construire un récit et doivent le nourrir. » L’impact des révélations du Canard enchaîné n’aurait pas été aussi fort si François Fillon lui-même n’avait alimenté l’affaire en évoquant ses enfants pour sa défense, ce qui a incité les journalistes à vérifier. Pour le spécialiste des médias, notre presse est d’ailleurs par tradition davantage tournée vers le commentaire que vers l’investigation. Et même les grands débats télévisés, malgré leur forte audience, ne font d’après lui que très peu bouger les lignes. Même les débats d’entre-deux-tours. « Pourquoi ? Parce qu’il faut considérer le nombre des téléspectateurs. Il y a eu un record de 18 millions pour le débat opposant Nicolas Sarkozy et François Hollande, mais il y a 45 millions d’électeurs. Cela reste donc jusqu’à présent une minorité ». Les indécis « se répartissent de manière proportionnelle entre tous les candidats », ajoute Christian Delporte, qui croit davantage « à l’impact d’une campagne longue ». D’autant qu’avec les réseaux sociaux « nous assistons au retour de la propagande ». Avant cela, la communication fonctionnait avec des hommes politiques, une opinion publique et des médias. « Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen disposent de leurs médias personnels » qui « délivrent des messages formatés à des personnes qui sont là pour y croire. Dans les deux cas, on vous dit : les médias vous mentent et on va vous dire la vérité ». Conclusion : « On est mûr pour le complotisme ».

Ce que montre aussi la campagne actuelle, c’est l’emprise croissante du militant sur le citoyen

C’est l’un des effets pervers du système des primaires, censé ajouter au candidat désigné une légitimité citoyenne plus forte que celle du parti. Mais à droite comme à gauche ce sont davantage les militants qui se sont prononcés, avec les conséquences que l’on sait, et l’appareil partisan conserve la main dans le coup d’après, celui des élections législatives et la constitution d’une majorité parlementaire indispensable pour gouverner. Dans Le Monde, les pages Débats & analyses reflètent cette progression de l’esprit partisan, qu’Alain Besançon dénonce comme « Le dangereux retour du militant dogmatique ». Selon lui, « les primaires ont libéré non pas la voix du peuple, mais celle, plus passionnée et radicale, du militant ». Dans les mêmes colonnes Alain Badiou s’adresse à « ceux qui hésitent et sentent que dans ce théâtre de rôles anciens et connus, la conviction politique ne compte guère, ou n'est qu'un prétexte pour de fallacieux effets de manches ». Estimant que « le vote est une cérémonie qui dépolitise les peuples », il en appelle à « réinventer le communisme ». Roland Castro, quant à lui, affirme que « les Français peuvent encore éviter le désastre en votant Macron, le seul " qui ne s'appuie pas sur les passions tristes " ». Et Michaël Fœssel réfute les promesses d’apocalypse distillées par la City face à la montée de Mélenchon, non sans l’absoudre de ses choix géopolitiques – pourtant estimés « discutables ». « S'il est élu – ajoute le philosophe – il faut espérer que le candidat mettra du Kant dans son Rousseau en établissant une balance entre la souveraineté du peuple et la garantie des droits fondamentaux. » À signaler sur la même page du quotidien l’appel de 25 Nobel d'économie – dont Joseph Stiglitz et Jean Tirole – dénonçant les programmes anti-européens. Marine Le Pen s'était prévalue du soutien de " 188 économistes, dont 12 Prix Nobel " pour justifier l'abandon de l'euro par la France. Les signataires estiment qu’« il y a une grande différence entre choisir de ne pas rejoindre l'euro en premier lieu et en sortir après l'avoir adopté ». « Alors que l'Europe et le monde font face à des épreuves sans précédent, il faut plus de solidarité – estiment-ils. Les problèmes sont trop sérieux pour être confiés à des politiciens clivants. » Pour l’économiste Jean-Paul Betbèze, dans Les Échos, « L’Europe a besoin de sa monnaie mondiale, à côté du dollar et du yuan. L’euro est en effet stratégiquement « bon » pour protéger, en les renforçant, les économies européennes dans ce monde qui change à toute allure. »

Dominique Méda soulève un autre problème, quasiment absent de la campagne : le travail

Les candidats ne parlent que d’emploi – observe-t-elle dans les pages idées de Libération. Mais la dignité du travail est aussi importante que le plein-emploi. La sociologue rappelle que « les résultats de l’Allemagne ou du Royaume-Uni s’expliquent, en partie, par la précarisation du travail (27% des emplois de ces pays sont des temps partiels, souvent courts, et généralement occupés par des femmes), et si l’Allemagne affiche un taux de chômage flatteur (5,9%), le taux de salariés pauvres y est près de trois fois plus élevé qu’en France (22,5% contre 8%). Comme quoi, si les médias ne font pas l’opinion, ils peuvent encore l’informer…

Par Jacques Munier

En 1787, Thomas Jefferson, futur troisième président des États-Unis : « S’il me fallait choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, j’opterais sans hésiter pour la seconde proposition. »

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