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Jacques Rancière en décembre 2017

Les mots à l’affut du sens

4 min
À retrouver dans l'émission

Un regard de philosophe sur la crise sanitaire et le contrôle qu’elle nous impose : celui de Jacques Rancière. Pour revenir sur le pouvoir d’émancipation de la parole et ses usages politiques.

Jacques Rancière en décembre 2017
Jacques Rancière en décembre 2017 Crédits : Paul Barlet - Maxppp

Son dernier livre, Les mots et les torts, paraît aujourd’hui à La Fabrique. C’est un dialogue avec Javier Bassas, qui est aussi son traducteur en espagnol. Dans Les Inrockuptibles, Jean-Marc Lalanne et Mathieu Dejean l’ont invité à se prononcer sur certains aspects de la crise que nous traversons, notamment ceux qui touchent à la vie collective et au potentiel émancipateur de l’expérience, ce que d’autres ont désigné comme l’utopie du « monde d’après ». Pour Jacques Rancière, les contraintes que l’état d’urgence sanitaire nous imposent ne sont pas seulement dues à l’épidémie, laquelle n’aurait été que « l’accélérateur d’une organisation policière du monde qui était déjà en germe ». Quant à la mise à distance de chacun, par le télétravail ou le télé-enseignement, il n’y voit pas tant « un contrôle de nos vies par l’informatique » que l’avènement « d’un monde où les rapports sociaux n’impliquent plus le partage d’un même espace ».

Or, la politique nécessite des rencontres entre des gens qui vivent dans des espaces et des visibilités séparés. L’utopie dominante n’est pas tellement le contrôle, mais le fait que chacun soit bien à sa place : l’enseignant, l’élève, et ainsi de suite.

À la question de savoir si le moment n’est pas favorable pour « produire davantage de représentations utopiques en lieu et place des dystopies qui saturent nos fictions contemporaines », le philosophe répond qu’il est préférable d’imaginer « des récits qui construisent un présent divisé, dans lequel l’adhésion à la vision dominante des choses n’est pas unanime, malgré les efforts des pouvoirs ». C’est vrai en particulier du consensus imposé par le « discours de la nécessité ». Je cite

Le pouvoir médical se loge aujourd’hui dans ce mode de distribution de la parole fabriqué essentiellement pour la parole de l’expert économique. Il parle d’ailleurs moins comme détenteur de la science que comme gestionnaire d’hôpitaux, dont les experts économiques ont précisément fait réduire les moyens. Le pouvoir médical incarne une forme de radicalisation de cette logique consensuelle qu’il n’a pas créée.

Évoquant un autre de ses ouvrages - En quel temps vivons-nous ? Conversation avec Eric Hazan (La Fabrique) - Jacques Rancière souligne que si notre place reste à l’intérieur du monde capitaliste, et pas en face, « ce qu’on peut faire, c’est y creuser des trous, essayer de créer et d’élargir des espaces de non-consentement. » Des « écarts » qui peuvent être « une manière de vivre autrement dans le monde que l’on conteste ». Et par exemple, se référant à ses recherches historiques : « l’émancipation ouvrière, c’était une façon de vivre dans le monde capitaliste autant que de préparer l’avenir socialiste ». 

Aucun détour ne ment

Les mots et les torts, le livre qui paraît aujourd’hui, élargit et approfondit la perspective. « Les mots ne sont pas des ombres auxquelles s’oppose la réalité solide des choses. Ils sont eux-mêmes des réalités dont l’action construit ou subvertit un ordre du monde. » Le lien avec « les torts », présent dans le titre, renvoie à la pratique de la politique, qui vise à la réduction des inégalités, par « une certaine forme d’exercice de l’égalité » constitutive « d’un sujet spécifique dans l’exposition d’un tort. » Une pratique qui, selon la définition d’Aristote, promeut en les identifiant le sujet et l’objet de l’action : soit le démos, le peuple, tout en mettant en œuvre les ressources du logos, la parole, « qui manifeste le juste et l’injuste ». Quitte à usurper, à détourner le langage dominant, en quoi la parole est émancipatrice. Les archives ouvrières le montrent : dans les textes et publications, on trouve davantage de poésie ou de spéculations philosophiques que d’aperçus sur la culture populaire. S’emparer de la langue de l’autre, l’insurrection ouvrière de 1848 a commencé ainsi. Face au ministre des Travaux publics, une délégation ouvrière exposait ses « torts ». Celui-ci, avisant le porte-parole qui n’était pas ouvrier, crut habile de retourner au groupe, pour fomenter la division : « Êtes-vous donc les esclaves de cet homme ? » Et « il obtint l’effet contraire : les ouvriers prirent le mot « esclave » au pied de la lettre », mobilisant leurs troupes en criant « le ministre nous a traités d’esclaves ». De même, lors de l’occupation de la place Taksim à Istanbul, le gouvernement avait parlé de « pillards ». Les manifestants ont retourné le compliment en affirmant vouloir piller les prébendes du pouvoir. Et à Nuit Debout, c’est le « préavis de rêve » ou le « rêve général » qui tenait lieu d’appel à la grève.

Par Jacques Munier

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