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Bruxelles - 1997 Manifestation européenne des mouvements syndicaux

Les mots avec les choses

5 min
À retrouver dans l'émission

« Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde » écrivait Camus. De « mondialisation » à « peuple » ou « populisme », on s’emploie dans la presse à éclairer les signifiants.

Bruxelles - 1997 Manifestation européenne des mouvements syndicaux
Bruxelles - 1997 Manifestation européenne des mouvements syndicaux Crédits : Eric Guidicelli - Maxppp

« Le populisme n’est pas arrivé par hasard », rappelle Bernard Attali dans Les Echos. « Avant de critiquer l’irresponsabilité des électeurs tentés par les extrêmes, les dirigeants et les commentateurs devraient plutôt s’interroger sur les raisons de l’exaspération qu’ils ont eux-mêmes suscitée. A-t-on jamais vu les causes incriminer les conséquences ? » Non sans faire la distinction entre populisme de gauche et de droite – « le premier promet la lune, le second la haine » – l’ex-Délégué à l’aménagement du territoire estime que « nous subissons les conséquences d’un capitalisme poussé à l’excès », qui se traduit notamment par une fracture territoriale reléguant « les oubliés du système en périphérie urbaine ou dans un monde rural paupérisé », une ségrégation « à bas bruit » qui « se pare d’un discours moralisateur sur la modernité ». Pour Étienne Balibar, dans les pages idées de Libération, « la paralysie qui gagne peu à peu les systèmes représentatifs et les expose aux recettes démagogiques du nationalisme et du protectionnisme n’est que l’envers de la décomposition du projet européen ». Le philosophe élargit la focale pour tirer de l’élection américaine trois leçons : « il est vain de chercher à neutraliser le politique (et donc prolonger indéfiniment le statu quo de la gouvernance postdémocratique) en niant la profondeur des divisions que le capitalisme néolibéral a produites ou réactivées : fractures de classes (à la fois territoriales, économiques et culturelles), fractures ethno-raciales (redoublées, le cas échéant, de discriminations religieuses), fractures morales (intensifiant les conflits de valeurs familiales et sexuelles). Sans oublier le camouflage institutionnel de la violence structurelle sous toutes ses formes que Trump s’est appropriée sous le nom de colère ». Deuxième leçon : renoncer à l’amalgame des discours de droite et de gauche sous la catégorie du populisme : « la crise du système, en termes de légitimité aussi bien qu’en termes de représentativité, est un fait politique objectif, ce n’est pas une doctrine. Les conclusions qu’on en tire, soit dans le sens d’un nationalisme xénophobe, soit dans le sens d’une recherche du peuple manquant, c’est-à-dire d’une nouvelle synthèse des résistances et des espérances démocratiques, même si elles autorisent des amalgames, vont en sens opposé. » Enfin, et cela concerne nos vieilles démocraties des deux côtés de l’Atlantique, un même problème constitutionnel se fait jour, « qui a pour enjeu l’oscillation entre une dé-démocratisation irréversible et une « démocratisation de la démocratie ». Démocratiser la démocratie, c’est faire place à la formidable exigence de participation populaire, au risque des affrontements de partis (ou de conceptions du monde). C’est réinventer une citoyenneté active, un conflit civil. C’est limiter ou contrebalancer le pouvoir de l’argent, de la technocratie et de l’héritage, qu’il soit culturel ou patrimonial. »

Dans Le Monde, Marion Fontaine dénonce une dynamique de mépris qui place les classes populaires en marge du débat politique.

L’historienne qui avait notamment mené l’enquête sur la catastrophe minière de Liévin, « fin du monde ouvrier », plaide pour une reconnaissance du rôle des classes populaires dans les mouvements d’émancipation et les luttes sociales, qui auront contribué à l’affirmation de leur propre dignité. Elle rappelle les propos de Jaurès, qui insistait « sur la dimension hautement morale du combat des ouvriers, qui ne luttent pas seulement pour eux-mêmes, mais pour l'avenir et la libération de l'ensemble de l'humanité ». Aujourd’hui, « les " barbares " des cités, en proie aux sirènes de l'islamisme, ou les " barbares " des champs et des périphéries urbaines, nouveaux soutiers de l'extrême droite et du racisme » inspirent un même mépris, voire un même effroi qu’au XIXème siècle les « classes dangereuses ». Et le Front national sait en tirer le meilleur profit. Face à l’impuissance de la gauche à reconnaître l’aspiration populaire à la « dignité » dans toute sa diversité, Marion Fontaine en appelle au courage qui s’emploierait à irriguer « les normes juridiques et les politiques publiques, qu'elles soient fiscales, sociales ou encore éducatives » du souci des valeurs de « respect mutuel » et de « solidarité ».

Une dernière mise au point, celle que propose l’hebdomadaire Le un sur la mondialisation versus la démondialisation

Chômage et délocalisation, dérégulation financière, attentats et flux migratoires se combinent pour engendrer un retour de la demande de souveraineté et de frontières. Mais la démondialisation théorisée par Walden Bello, économiste philippin de gauche, et qui fait aujourd'hui le tour du spectre politique est déjà en marche, comme le montre Patrick Artus à propos des biens de consommation, dont la production tend à se relocaliser, tandis que la mondialisation numérique et financière s’intensifie.

Par Jacques Munier

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