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Coquecigrue, pimpesouée, crapoussin, niguedouille... Les mots endormis. Les mots ne disparaissent jamais. Ils sont endormis et il faut parfois les réveiller pour leur offrir une nouvelle vie.

Les mots endormis

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À l’heure qu’il est, on va réveiller les mots endormis, fatigués ou désuets, mais qui n’ont pas quitté le dictionnaire et se révèlent pleins de ressources.

Coquecigrue, pimpesouée, crapoussin, niguedouille... Les mots endormis. Les mots ne disparaissent jamais. Ils sont endormis et il faut parfois les réveiller pour leur offrir une nouvelle vie.
Coquecigrue, pimpesouée, crapoussin, niguedouille... Les mots endormis. Les mots ne disparaissent jamais. Ils sont endormis et il faut parfois les réveiller pour leur offrir une nouvelle vie. Crédits : Getty

Laure de Chantal et Xavier Mauduit publient chez Stock Crapoussin & Niguedouille, la belle histoire des mots endormis

Des mots qu’ils ont choisis parce qu’ils leur ont claqué à l’oreille, par leur sonorité mais aussi le sel dont ils se sont chargés au gré de leurs périples et de leurs occurrences dans la langue littéraire ou populaire. « Écouter le doux frou-frou de la langue française, c’est écouter le récit des civilisations », résument-ils. Car « avant d’atterrir dans notre bouche, les mots ont fait le tour du monde ». 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, septième édition, il y a environ vingt-mille mots d’origine étrangère sur un total de trente-deux mille. Toute langue est donc un carnaval perpétuel de mots migrants… Ainsi notre zizanie – un sport national – elle vient du fin fond de l’histoire, qui commence à Sumer avec l’invention de l’écriture, outil éminemment stratégique destiné à enregistrer les comptes des récoltes – le zizon est la mesure du blé – ainsi que du bétail. Dans l’Antiquité, ce sont de lourds enjeux, qui justifient des expéditions guerrières et des annexions. C’est ainsi que « les mots sèment aux quatre vents des accents exotiques sur les dictionnaires », et qu’ils « sont immortels ». 

Mais revenons à nos moutons : crapoussin, vous avez dû voir ça se précipiter sous le sapin de Noël pour déballer fiévreusement les cadeaux. Mais la connotation n’a pas toujours été si charmante, qui mêle la posture de la grenouille à la grâce ébouriffée du poussin. Son sens premier, dès le XVIIIe siècle, désignait « un petit homme trapu et contrefait », une sorte de crapaud bloqué à un stade infantile de son développement : « chétif, replet, bedonnant »… Et c’est ainsi qu’il apparaît dans Le Père Goriot ou dans L’Assommoir

Quant à niguedouille, le mot « incarne la franchise, l’humour moqueur et la liberté de notre langue », car « il chante la fête au village, où l’on danse le rigaudon ». Non, les niguedouilles ne sont pas nés des amours entre un nigaud et une andouille, mais ils fleurent bon la marmite médiévale. Les académiciens lui ouvrent la porte cochère de leur dictionnaire dans sa huitième édition comme synonyme de bêta : aux innocents les mains pleines ! Les éditorialistes l’intronisent pour se moquer des grands sans les nommer, ce qui est bien commode en période de censure de la presse, d’autant que la rime est riche avec patrouille et bredouille, voire avec « la gidouille, le gros ventre du Père Ubu dans la pièce de Jarry. »

Pour les auteurs, tous ces mots ont « la langue bien pendue » et « les essayer, c’est les adopter ». Alors, de coquecigrue pour baliverne à pimpesouée la délicate et précieuse, pour faire un tabac au réveillon de la St Sylvestre, procurez-vous et surtout offrez le bouquin !

L’argot, réservoir de mots biscornus et imagés

On dit qu’il se perd, mais c’est parce qu’il se transforme en permanence, faisant feu de tout bois, même les mots endormis et hors d’usage, comme daron, que Littré donne pour vieilli, mais qui a repris du service chez les jeunes.

Parfois, c’est l’inverse : l’argot refile quelques jolis mots au dictionnaire de l’Académie. Comme cambrioler, ou patibulaire qui désignait au Moyen Âge le gibet en argot, et qui a dérivé jusqu’à définir la mine d’un individu promis à l’échafaud.

L’argot des Coquillards, qui fleurissait la langue de Villon, nous a légué à travers le temps des termes passés dans le langage courant, comme la louche, pour la main ou encore picoler. Aurore Vincenti en a rassemblé un plein bouquet dans Les mots du bitume, publié par Le Robert. 

De Rabelais aux rappeurs, les mots de la rue témoignent d’une vigoureuse créativité. Daron, par exemple, serait une sorte de mot-valise formé de l’ancien français dam, qui signifiait seigneur et de baron, l’ensemble connotant le pouvoir et l’autorité. Le père, mais aussi le patron. Et ça marche également au féminin. Pénave est un équivalent de jacter, parler et peut se conjuguer, il vient du romani, la langue des Tsiganes : je pénave comme un rabouin, c’est-à-dire comme un bohémien… Ambiancer – on vous le souhaite pour le réveillon – qui signifie à la fois « mettre de l’animation, séduire, chauffer » vient du français d’Afrique et du nouchi, la langue hybride parlée en Côte d’Ivoire par la jeunesse urbanisée, « un joyeux mélange de langues africaines, comme le baoulé ou le dioula, et d’anglais ». Ambiancer peut avoir également une connotation érotique et il a débarqué par chez nous dans les années 2000.

Pour conclure sur une note musicale et sur le mélange des genres et des langues, je signale la revue Volume ! la revue des musiques populaires, avec un numéro sur l’histoire des musiques jamaïcaines et la coexistence parfois tendue entre la langue officielle – l’anglais – et le créole sur cette petite île des Caraïbes qui est un véritable phénomène de l’industrie musicale, avec trois ou quatre mille titres par an. Les qualités musicales du dialecte, « anglais élémentaire, mais si bien entrelacé d’expressions coutumières et du grasseyement des accents locaux », s’allient harmonieusement à la rythmique subtile du calypso ou du reggae.

Par Jacques Munier

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