LE DIRECT
Giora Feidmann, Ben Becker, Hommage à Paul Celan, Gluecksburg, Germany, 2013

Les mots sans les choses

5 min
À retrouver dans l'émission

En période de campagne électorale, la bataille des idées peut tourner à la querelle de mots

Giora Feidmann, Ben Becker, Hommage à Paul Celan, Gluecksburg, Germany, 2013
Giora Feidmann, Ben Becker, Hommage à Paul Celan, Gluecksburg, Germany, 2013 Crédits : Carsten Rehder - Maxppp

C’est le sens de la mise en garde adressée par Frédéric Worms dans Libération. Les formules et les rengaines sont concoctées en amont par des conseillers en communication « qui savent bien quels détournements il faut opérer, quels mots-clés, quelles expressions piégées il faut utiliser ». À défaut d’idées, le braconnage sémantique peut produire ses effets, répercutés à l’infini par la chambre d’écho des médias et des réseaux sociaux. Cécile Alduy et Stéphane Wahnich s’étaient employés à démasquer la stratégie du Front national à cet égard. Dans Marine Le Pen prise aux mots, publié au Seuil, ils rappelaient les propos de Bruno Gollnisch : « Les batailles politiques sont des batailles sémantiques, celui qui impose à l’autre son vocabulaire lui impose ses valeurs, sa dialectique, et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal. » Aujourd’hui le détournement de vocables du répertoire républicain comme la laïcité, ou dernièrement, de formules historiques comme « La France libre » illustrent cette manipulation des mots dans la rhétorique frontiste. Frédéric Worms dénonce, quant à lui, l’usage de l’expression « tyrannie des minorités » dans l’argumentaire de Nicolas Sarkozy. Il s’agit de l’inversion de la célèbre formule de Tocqueville – la tyrannie de la majorité – ou celui-ci voit le danger qui menace la démocratie. « Parler de tyrannie des minorités ce n’est pas seulement contradictoire avec la démocratie, c’est rechercher un double effet pervers pour la démocratie » : souhaiter implicitement la tyrannie de la majorité, et rejeter le principe démocratique qui consiste à protéger les minorités, les figer en « identités » et justifier les discriminations. Dans un livre édifiant publié sous le titre Les mots sans les choses, l’anthropologue Éric Chauvier avait mis à nu ces détournements sémantiques de la novlangue des politiques, grâce à quoi ils se payent de mots à peu de frais, en étendant l’empire de l’aliénation tout en prétendant défendre et soutenir la démocratie « comme le cul-de-jatte porte l’aveugle dans une forêt en feu. »

La revue _Hermès_ consacre sa dernière livraison à une approche qu’on n’ose plus dire « apaisée » de la langue : l’importance des langues romanes dans le monde

Un milliard de locuteurs et l’intercompréhension naturelle entre eux, une force géopolitique dont le British Council a pris la pleine mesure, alors même qu’on pouvait redouter que la mondialisation n’étende l’empire de la langue anglaise. Selon une étude réalisée sur cette question, c’est le contraire qui devrait se produire : la mondialisation entraînerait une extension du plurilinguisme. Dans ce contexte, l’espagnol et le français tirent leurs marrons du feu. Langues romanes, combien de divisions : les linguistes font le point, et Thierry Paquot revient sur la belle notion de « langue maternelle ». Hannah Arendt, installée aux États Unis, écrit et donc pense en anglais mais reconnaît que « rien ne remplace la langue maternelle » : « en allemand, je connais un grand nombre de poèmes par cœur ».

Écrire en allemand, mais aussi contre cette langue, c’était le pari impossible de Paul Celan

La langue maternelle était aussi pour lui celle des bourreaux de sa propre mère, assassinée d’une balle dans la tête dans un camp de Transnistrie, en Roumanie. Deux vers rimés contiennent la déflagration : « Et tu tolères encore, comme autrefois à la maison / la douce, l’allemande, la rime amère ? Und duldest du Mutter, wie einst, ach, daheim / den leisen, den deutschen, den schmerzlichen Reim ? » La revue Europe a consacré au poète qui chante après Auschwitz un dossier substantiel où il est notamment question de sa vie à Paris. Lors de la remise d’un prix à Brême, celui-ci déclarait : « Accessible, proche et sauvegardée, au milieu de tant de pertes, ne demeura que ceci : la langue. Mais elle dut alors traverser son propre manque de réponses, dut traverser un mutisme effroyable, traverser les mille ténèbres d’un discours porteur de mort. » Toute la poésie de Paul Celan est résumée dans cette insurmontable contradiction. John Jackson se demande s’il aurait pu écrire en français, lui qui traduisit tant de poètes français et il recommande deux de ses chefs-d’œuvre : Le Bateau ivre et La Jeune Parque. Martine Broda et Jean-Pierre Lefebvre, ses meilleurs et plus constants traducteurs signent également leur contribution, ce dernier suggérant un « Jazz avec Paul Celan », dans la foulée du Tango de la mort qui inspira Le lait noir de l’aube dans Todesfuge. Et Denis Thouard interroge la politique du poète qui a tant fait parler les philosophes, de Gadamer à Derrida. C’est d’ailleurs le sujet d’un livre qu’il publie au Seuil, et qui tente d’apporter une réponse à la question posée par Hölderlin : « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? »

Par Jacques Munier

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......