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Les religions dans l'espace public

4 min
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Les religions « hors-sol » dans nos sociétés sécularisées ? Pour Olivier Roy, elles seraient désormais détachées d’une culture et d’une anthropologie partagées

A l'occasion de la 9ème Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord ce dimanche à Lille, le site Figarovox a recueilli les propos d’un ancien membre des Frères musulmans

Organisée par l’UOIF, réputée proche de cette confrérie, la manifestation a défrayé la chronique en déprogrammant sous la pression trois conférenciers prêchant la haine. Mohamed Louizi, auteur de Pourquoi j'ai quitté les frères musulmans, revient sur la théologie politique agressive du mouvement fondé par Hassan Al-Banna, et sur le double langage des frères, un discours « en arabe », « matrice idéologique jihadiste de toutes les organisations terroristes: Al-Qaïda, Al-Nosra, Daesh », et un discours « en français » face caméra, où l’on se défend de tout lien avec le projet islamiste. « Les Frères musulmans – prévient Mohamed Louizi – s'emploient depuis le début des années 1980 sur le vieux contient à acquérir divers «territoires» privés pour inscrire, dans la durée, leur récit islamiste comme élément du récit national de chaque pays de l'Europe. Cette opération s'appelle le «Tawtine». En témoigneraient selon lui « la construction de mosquées-cathédrales, des acquisitions immobilières diverses et variées, des établissements scolaires privés, etc. » Et à l’argument selon lequel l’islamisme des Frères et de leurs cousins salafistes constituerait le dernier filet de protection avant de basculer dans le djihadisme, il oppose la théorie développée par Sayyid Qutb selon laquelle « le frère musulman, par définition, ne peut être que jihadiste, en opération, ou réserviste caressant le rêve de faire le jihad armé un jour ». Des salafistes il est également question dans les pages débats du Monde. Alain Renaut estime qu’à l’instar d’autres films sur les massacres de masse, celui de François Margolin et Lemine Ould Salem – Salafistes – « nous aide à penser le génocide religieux ». Le philosophe se demande si notre temps n’est pas en train d’inventer une nouvelle figure du génocide : « une forme de religiosité ou de conviction à teneur religieuse proclamée qui s'affirme comme l'ancrage, ni politique ni ethnique, du projet de réduire l'humanité à une partie d'elle-même, épurée elle-même, qui plus est, de tous ceux qui n'apparaissent pas aux djihadistes correspondre entièrement à la version dogmatisée de leur propre identité religieusement exprimée ». Mais Nathalie Heinich n’ira pas voir Salafistes parce qu’elle refuse de donner sa caution à un film qui – je cite « reprend telles quelles des images de propagande islamiste, se faisant ainsi le complice objectif des terroristes dont il prétend montrer la réalité pour mieux les dénoncer ». La sociologue du champ artistique dénonce le « fétichisme de l'image » qui lui concède une impunité de principe du seul fait qu’elle reflète la réalité. Croit-on vraiment, demande-t-elle « qu'une image soit une analyse, une réflexion, une argumentation ? Une image est d'abord un vecteur d'émotions, qui fascine et agit sur le spectateur bien plus qu'elle ne lui donne à réfléchir, à connaître, à comprendre » ajoute-t-elle en s’inquiétant des effets pervers « des images de violence extrême » sur des adolescents addictifs.

La revue Esprit propose dans sa livraison de février un dossier sur les religions dans l’espace public

Avec les contributions critiques de Jean-Louis Schlegel et Smaïn Laacher sur le livre de Pierre Manent, Situation de la France, où celui-ci suggère de faire participer davantage les musulmans au débat public pour les aider à déployer la variété de leurs opinions, plutôt que de les isoler en laissant la voie libre aux expressions les plus radicales du communautarisme islamiste. Olivier Roy invite quant à lui à « repenser la place des religions en Europe », une Europe sécularisée où le débat sur l’islam fait écran alors que le problème est plus profond et plus général. Partout – je cite « les communautés de foi se plaignent d’être confrontées à une culture dominante séculière qui leur impose des valeurs contraires aux leurs (liberté sexuelle, légalisation de l’avortement, mariage pour tous…) La norme religieuse n’est plus ancrée dans une culture ou une anthropologie partagée ». Une situation qui invalide d’emblée, selon lui, la recherche d’un bien commun et qui exacerbe les revendications identitaires.

On pourra lire sur ce sujet dans la revue Projet le grand entretien avec Maurice Godelier

L’anthropologue constate que « l’État s’avère incapable de proposer une morale ». « Comment donner à la laïcité une dimension positive, un contenu qui ait la même force qu’une morale religieuse ? » Une morale civique s’adosse sur le droit et ses évolutions, mais pour les religions, la norme n’est pas soluble dans le débat rationnel où Habermas voyait la solution « accommodante » pour tous : traduire la norme sacrée en termes de valeur compréhensible et acceptable par le non-croyant, un thème qui avait pourtant été repris par le cardinal Ratzinger – futur Benoît XVI – à propos de la question de la « dignité humaine ».

Par Jacques Munier

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