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Emmanuel Macron au Louvre le 7 mai 2017

Les usages de l'histoire

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L’histoire a été une fois de plus convoquée dans la campagne présidentielle, ce qui fait réfléchir les historiens.

Emmanuel Macron au Louvre le 7 mai 2017
Emmanuel Macron au Louvre le 7 mai 2017 Crédits : Philippe Lopez - AFP

Patrick Boucheron parle même dans l’hebdomadaire Le un d’une forme de « désinvolture » à l’œuvre « depuis la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Le candidat considérait l’histoire comme un grand magasin de curiosités où l’on va chercher pour des raisons tactiques ce qui peut être intéressant. Un coup c’est Jeanne d’Arc, un coup c’est Jaurès ». Cette fois-ci, François Fillon « s’est engagé à demander à trois académiciens de réécrire le récit national s’il accédait à l’Élysée », Marine Le Pen a voulu exonérer la France de sa responsabilité dans la rafle du Vel’ d’Hiv, et Emmanuel Macron a semblé, dans l’entre-deux-tours, redécouvrir « ses fiches pour Ricœur quand il l’assistait pour son livre La Mémoire, l’histoire, l’oubli ». Pour le professeur au Collège de France, « le rôle social des historiens consiste aussi à déjouer les comparaisons obligées », en particulier celle qui revient en ce moment avec les années 30. D’autres comparaisons sont possibles : la séquence, à la fin du XIXe siècle, avec les attentats anarchistes, les lois scélérates, qui voit une société politique, confrontée à des problèmes de sécurité, prête à sacrifier les libertés publiques d’un cœur léger, ce que dénonce Jaurès. « La période s’achève avec l’affaire Dreyfus, le rejet de l’autre sur fond de populisme, la percée du général Boulanger, la crise de la République, la dépression. Comment en est-on sorti ? Par la république sociale. » Aujourd’hui c’est plutôt cette référence qui nous permettrait de « sortir de la tenaille identitaire ».

D’autant que la référence aux années 30 n’est plus très pertinente

Patrick Boucheron souligne l’effet de génération. « On a changé de régime de mémoire ». Pour Emmanuel Macron, cette référence est plus lointaine que celle de la guerre d’Algérie. Ses propos sur la colonisation le révèlent : « Le passé qui ne passe pas, il y a vingt ans c’était le syndrome de Vichy. Aujourd’hui c’est l’Algérie. » Dans les pages idées de Libération, Benjamin Stora relève que si l’on a on a surtout relayé la réaction hostile de certains cercles de pieds-noirs aux déclarations du candidat à Alger, « on a oublié de dire qu’un pan important des enfants d’immigrés a accueilli favorablement ces propos. Emmanuel Macron a marqué des points en voulant débarrasser la France de ses fantômes coloniaux ». L’historien du Maghreb contemporain, président du conseil d’orientation du musée de l’Histoire de l’immigration, rappelle « que la question coloniale reste un marqueur d’identité très puissant chez les descendants des immigrations postcoloniales ». Mais alors que l’on crie au communautarisme, « il n’existe pas de parti communautaire ou de groupement séparé des partis traditionnels français. Ceux qu’on appelle les « descendants d’immigrés » sont inclus dans la société telle qu’elle est. » Et si l’immigration reste le fonds de commerce de l’extrême-droite, aujourd’hui, elle « fonctionne plus comme le symptôme d’un problème qui relève de l’Etat de droit, des pratiques démocratiques, des violences policières adossées à l’état d’urgence que de la question migratoire. Les interrogations de la jeunesse française portent plus sur ces questions-là que sur celle de l’identité. »

On voit bien qu’il y a un rapport étroit entre l’écriture de l’histoire et l’usage qu’on en fait

C’est tout l’objet de la revue Écrire l’histoire (CNRS Editions), dont la dernière livraison est consacrée au temps qui s’accélère. Hartmut Rosa avait décrit le phénomène affectant nos sociétés : course technologique (internet, TGV…), mutations sociales avec la mobilité professionnelle, les recompositions familiales, l’obsolescence programmée des objets, accélération du rythme de vie par la multiplication des tâches, l’hyper-connexion chronophage. « La conséquence la plus sérieuse de cette crise du temps en politique – concluait-il – est la remise en cause de son ambition à modeler l’histoire. Le temps de la politique est révolu. » Tyrannie du court terme, extension du domaine de l’urgence, les contributeurs s’insurgent – chacun à sa manière – contre « l’histoire comme sport de compétition ». Car dans la vitesse célébrée « c’est par l’espoir ardent d’un salut collectif que la violence politique extrême a pu se frayer une voie dans l’histoire humaine » : le Reich de mille ans entre 1933 et 45, le Califat aujourd’hui, dont les serviteurs renâclent si peu au martyre pour la bonne raison qu’ils croient ainsi précipiter la fin du monde. Mais, conclut Catherine Coquio dans son avant-propos, « Toqué de lumière ou d’électricité, Prométhée échoue toujours un peu, qu’il soit cloué sur un rocher ou se prenne les pieds dans ses bottes : derrière lui toujours se tient Schlemihl, et on ne sait s’il faut en remercier Dieu ou le diable. »

Retour à une histoire plus sereine et familière : celle de l’empreinte maternelle

Dans La Quinzaine littéraire Serge Koster rend compte du livre de Sabine Melchior-Bonnet sur Les grands hommes et leur mère (Odile Jacob). Le diable n’est pas exclu : dévouement et domination, respect et agressivité, « parfois la haine serpente au milieu du plus intense amour » résume Proust dans Jean Santeuil.

Par Jacques Munier

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