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Distance, rapprochement, exclusivité: la politesse

Les vertus politiques de la politesse

5 min
À retrouver dans l'émission

Pour organiser la résistance en temps de galerne.

Distance, rapprochement, exclusivité: la politesse
Distance, rapprochement, exclusivité: la politesse Crédits : Milena Boniek - Maxppp

Dans Le Monde, l’historien américain Timothy Snyder propose Vingt leçons pour résister au monde de Trump

« Puisqu'il faut bien vivre avec ce désastre politique », le spécialiste de l’Holocauste et des totalitarismes invite les Américains à tirer les leçons du XXe siècle, dans un « kit de survie » qui est aussi valable pour les Européens. Ne pas obéir à l’avance, car l’autoritarisme s’accroit de cette soumission préalable. Respecter et défendre les institutions qui protègent, comme la justice et les médias. Soutenir le journalisme d'investigation en s’abonnant à la presse écrite. Faire usage, publiquement, de sa liberté. « Si aucun de nous n'est prêt à mourir pour la liberté, alors, nous mourrons tous de l'absence de liberté. » Faire constamment attention aux mots dans les discours politiques, notamment ceux qui sont répétés comme des exorcismes : « terrorisme », « extrémisme », « état d’urgence », et s’élever « contre l'usage dévoyé du vocabulaire patriotique ». Soigner son langage en évitant « de prononcer des phrases que tout le monde reprend ». Croire en la vérité. « Abandonner les faits, c'est abandonner la liberté. Si rien n'est vrai, personne ne peut plus critiquer le pouvoir, puisqu'il n'y a plus de base pour le faire. Si rien n'est vrai, tout est spectacle. Le plus gros portefeuille paie pour les plus aveuglantes lumières. » Enfin, bouger, aller à la rencontre des autres, se faire de nouveaux amis et marcher ensemble. Échanger des regards, dire des banalités. « Ce n'est pas seulement de la politesse – précise Timothy Snyder. C'est un moyen de rester en contact avec votre environnement, de briser les barrières sociales inutiles, et d'en venir à comprendre à qui vous fier ou non. Si nous entrons dans une culture de la dénonciation, vous ressentirez le besoin de connaître le paysage psychologique de votre vie quotidienne. »

Pour Frédéric Rouvillois, auteur d’un Dictionnaire nostalgique de la politesse (Flammarion) la politesse aurait des vertus politiques

Et ce n’est pas qu’une question d’étymologie – explique l’historien sur le site Figarovox – s’il est vrai que dans politesse il y a polis – la cité – comme il y a civis dans civilité. En fait le mot viendrait de pulizia qui signifie la propreté en italien. Mais en « polissant » les rapports sociaux la politesse les rend plus fluides, et elle efface les inégalités de condition. Longtemps ringardisée, notamment chez les jeunes, souvent tenue pour de l’hypocrisie, la politesse a pourtant quelque chose d’éternel et d’universel, même si ses formes évoluent dans le temps et suivant les cultures. « Elle peut être plus ou moins sophistiquée, chatoyante, complexe, byzantine, sincère, mais elle est toujours là. Comme le langage, elle est un des éléments fondamentaux des rapports sociaux, un élément sans lequel ceux-ci seraient assez rapidement condamnés à dérailler. » Frédéric Rouvillois insiste notamment sur sa nécessité en période de crise : « Quand tout va bien, la politesse est juste la cerise sur le gâteau. Quand les choses deviennent plus difficiles, elle reprend toute sa force et son utilité s'impose. Les gestes quotidiens de la politesse deviennent le liant de ce fameux vivre ensemble. »

Ali Benmakhlouf explore quant à lui un autre élément du lien social : l’art de la conversation

Dans un beau livre très documenté, publié chez Albin Michel sous le titre La conversation comme manière de vivre, le philosophe étudie sous tous les angles cette « forme de civilité ». Il y a un « régime des énoncés » propre à la conversation, une allure « à sauts et à gambades » comme disait Montaigne à propos de ses Essais qu’il voulait conformes à ce modèle de liberté. Digressions, questions irrésolues, silences lourds de sens, l’esprit de la conversation oscille constamment entre « l’aventure de la phrase » et « le souffle de la parole ». Une manière « oblique » de viser la vérité en ne disant qu’à demi, à égale distance du bavardage et de la dissertation ou de la dispute dialectique. Érasme en avait suggéré les codes : « éviter les monologues croisés, le parler simultané à plusieurs, la précipitation, l’invraisemblance », dans une ambiance – ajoute Montaigne – « de bonté, de franchise, de gaîté et d’amitié ». Pour lui, la civilité de la conversation est une forme supérieure de la courtoisie et même de la justice, en raison de l’équilibre et de la réciprocité qu’elle instaure entre les êtres. Miroir de la société elle est aussi un moyen de la faire évoluer, comme dans les salons du siècle des Lumières. Ali Benmakhlouf évoque également le style oral de la correspondance, où l’on cherche à rendre l’autre présent. Et celui de certains écrivains dont la lecture s’apparente à une conversation perpétuelle, comme pour Jean Cocteau celle de Proust, quand il écoute sa voix organiser « le long de son récit un système d’écluses, de vestibules, de fatigues, de haltes, de politesses, de fous-rires, de gants blancs écrasant la moustache en éventail sur la figure ».

Par Jacques Munier

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