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Contre le Brexit à Trafalgar square

L’Europe à hue et à dia

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Comment l'Union européenne peut-elle réagir face à la dérive autoritaire de certains de ses pays membres ?

Contre le Brexit à Trafalgar square
Contre le Brexit à Trafalgar square Crédits : Daniel Leal-Olivas - AFP

Les temps sont révolus où l’on pouvait « sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe »… Amélie Poinssot a mené l’enquête sur le cas de la Pologne pour Mediapart et il s’avère que « la droite ultra au pouvoir est déterminée à s’opposer à Bruxelles ». Même si le gouvernement polonais est encore loin d'avoir atteint le niveau de la Hongrie d'Orbán, la Commission avait réagi en engageant dès janvier 2016 une procédure de surveillance pour non-respect de l’État de droit en Pologne : la majorité conservatrice (Droit et Justice) avait alors réformé le Tribunal constitutionnel pour y placer ses affidés, puis promulgué une loi lui permettant de prendre le contrôle des médias publics. En juillet dernier, Bruxelles « a émis une recommandation dans laquelle elle formule ses inquiétudes sur les réformes de la justice alors préparées par le pouvoir. Elle a également lancé une procédure d’infraction au sujet du projet de loi sur les tribunaux de droit commun ». Passons sur le projet de loi interdisant l’avortement, rejeté par le parlement à la suite d’une virulente réaction citoyenne, un autre différend concerne la relocalisation des réfugiés syriens, dont la Pologne s’oppose catégoriquement à accueillir sa quote-part – soit 6 182 réfugiés pour un pays de plus de 38 millions d’habitants – avec des arguments haineux amalgamant immigration et terrorisme. Contre ces manquements à la solidarité communautaire, Bruxelles dispose de plusieurs outils, pas forcément faciles à mettre en œuvre car ils supposent, comme la suppression temporaire du droit de vote ou la suspension de versement de fonds structurels, l’accord d’un tiers des états membres, une majorité des quatre cinquièmes au Conseil européen ainsi qu'une majorité des deux tiers au Parlement, et enfin l'unanimité moins la voix du pays concerné… Autant dire que la Pologne peut jouer la montre pour un long moment en attendant les sanctions. Mais l’opinion européenne s’exprime, ce qui n’est pas anodin, et de nombreuses voix s’élèvent, comme celle de la députée autrichienne Ulrike Lunacek : c'est un paradoxe, souligne-t-elle, de voir des pays comme la Hongrie ou la Pologne remettre en cause les grands principes démocratiques – comme l'indépendance d'une cour constitutionnelle, pivot des régimes démocratiques occidentaux – alors que « l'Union européenne a aidé ces pays à sortir de la dictature et les a accompagnés dans leur cheminement vers la démocratie, ce qui constitue, à ce jour, l'un des plus grands succès de l'UE ».

L’histoire, pas toujours consensuelle entre partenaires européens, est souvent invoquée dans ces débats

Les nationalistes hongrois ressassent à l’envi l’occupation ottomane pour justifier la fermeture de leurs frontières aux réfugiés syriens mais omettent soigneusement l’épisode de la répression de l’insurrection de Budapest par les chars russes qui a provoqué l’exode vers l’Europe occidentale et l’accueil de 200 000 personnes. La dernière livraison de la revue Hermès est consacrée aux « incommunications européennes ». Parmi elles, celles qui persistent avec l’Europe centrale et orientale le sont souvent sur fonds de contentieux historique. « Dans les livres d’histoire – rappelle Michaël Oustinoff, de l’université Nice Sophia Antipolis – ce que l’on appelle en France les grandes invasions ou invasions barbares s’appelle de l’autre côté du Rhin migration des peuples. » Et l’instrumentalisation du passé à des fins identitaires plonge le plus souvent dans un Moyen Age ramené à des segments d’histoire conflictuelle héroïsée qui ignore le temps long d’une cohabitation culturellement enrichissante : « la Serbie considérait le Kosovo comme le berceau de sa nation en raison d’une bataille livrée contre les troupes de l’Empire ottoman au Champ des Merles en 1389 ». C’est tout l’objet de la monumentale entreprise de l’ouvrage collectif Europa. Notre histoire, publié aux éditions Les Arènes sous la direction d’Etienne François et de Thomas Serrier. Alors que la tentation du repli national n’a jamais été aussi forte en Europe, ses auteurs explorent le patrimoine commun. François-Guillaume Lorrain résume les 1400 pages et 149 articles de 109 historiens de différents pays dans Le Point. Il est vrai que cette mémoire commune est souvent tragique : nazisme, totalitarismes, génocides, guerres perpétuelles… Encore subsiste-t-il de nombreuses fractures : « la commémoration de la Première Guerre mondiale orchestrée à l’Ouest laisse indifférents les pays de l’Europe centrale et orientale dont le parcours nationaliste commence au lendemain du conflit ». Il y a aussi les « mémoires-monde », panorama des histoires connectées entre l’Europe et le monde, pas davantage apaisée avec l’histoire coloniale… Mais l’entreprise a un but affiché : savoir qui nous sommes collectivement, savoir d’où nous venons pour savoir où nous allons. Comme disait Pierre Hassner dans son dernier livre, La revanche des passions : « Nous avons fait l’Europe mais nous n’avons pas fait les Européens ». Ce livre s’emploie à leur ouvrir le chemin.

Par Jacques Munier

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