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... dans le pré d’à côté : les Dolomites

L’herbe est plus verte...

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C’est une forte aspiration qui s’est invitée dans notre quotidien, nos consommations, la vie associative et même la politique : le retour à l’échelon local et à l’économie de proximité.

... dans le pré d’à côté : les Dolomites
... dans le pré d’à côté : les Dolomites Crédits : A. Ceolan - Getty

Mis en avant comme l’une des solutions face à la crise climatique, le retour au "local" a gagné en audience avec la crise sanitaire, qui a révélé les failles d’un système économique trop dépendant de l’extérieur. Dans le dossier concocté par Manon Chapelain pour La Croix L’Hebdo, "Notre futur sera-t-il local ?", elle cite une étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe) parue en mars, qui plaçait la relocalisation des activités économiques et sociales et le pouvoir accordé aux territoires en troisième position des thèmes les plus abordés dans les réflexions sur le "monde d’après" la pandémie. Du point de vue idéologique, le "localisme" a des origines plutôt réactionnaires : à l’aube de la Révolution, le jésuite et polémiste Augustin Barruel le défend comme une sorte de "patriotisme de proximité", une apologie de l’enracinement et un "amour exagéré du lieu que l’on habite". Identitaire et conservateur, opposé à l’universalisme des Lumières, le retour au local sera ensuite revendiqué par l’écologie politique, dans une perspective plus rousseauiste. L’écologiste libertaire Murray Bookchin le défend comme le seul échelon permettant d’exercer une démocratie réelle, en théorisant le "municipalisme" dont s’inspirent aujourd’hui les Kurdes du Rojava, en Syrie. Dans son livre Où atterrir ? (La Découverte), Bruno Latour faisait le lien entre la globalisation, l’explosion des inégalités et le changement climatique pour mettre en cause la politique qui les sous-tend et suggérer de retrouver une orientation concrète, à l’échelle humaine, dans un monde déboussolé. Des entreprises sociales et solidaires (ESS) aux jardins partagés, de la relocalisation des industries vitales et de la production agricole à la participation citoyenne, le mouvement se développe à bas bruit mais il nous laisse entrevoir ce que pourrait être "le monde d’après".

... dans le pré d’à côté

La dernière livraison de la belle revue Reliefs est consacrée aux prairies, refuges de biodiversité et d’agriculture durable, mais aussi territoires d’un imaginaire pastoral et coloré. Vincent Bretagnolle rappelle que "la moitié des 600 espèces d’oiseaux européennes y vivent", même si nombre d’entre eux se sont volatilisés... 

Les plantes, amphibiens, reptiles, insectes ou mammifères suivent la même voie.

Le chercheur au CNRS étudie l’impact du changement climatique sur la dynamique spatiale et temporelle des populations animales et végétales dans les milieux agricoles intensifs et il rappelle que "les prairies régulent des fonctions majeures : qualité de l’eau, limitation des gaz à effet de serre, recyclage de la matière organique et bien sûr systèmes d’élevage, bouclant un cycle harmonieux végétation-pâturage-engrais (fumier), autrefois systématique dans la polyculture et le polyélevage." L’agronome Marc Dufumier souligne que "les prairies permanentes destinées à l’alimentation des ruminants sont de puissants puits de carbone : la décomposition et le renouvellement des racines d’herbes contribuent à accroître le taux d’humus dans les sols et à y séquestrer du carbone". Et la prairie est aussi un réservoir de sensations. Dans ses Carnets du grand chemin, Julien Gracq décrit "l’odeur du foin coupé qui enivre et semble faire chavirer en nous une mémoire très ancienne". Alain Corbin s’est attaché à la faire revivre, de Lucrèce à Pétrarque, Ronsard ou George Sand, Lamartine et René Char, dans La Fraîcheur de l’herbe (Fayard). Ainsi que le souvenir des roulades enfantines dans l’herbe verte, l’invitation au repos après un déjeuner champêtre, le bourdonnement suave ou strident du petit monde des prés. Pour la revue Reliefs, l’historien des sensibilités revient sur des souvenirs personnels de prairies fleuries et multicolores, couvertes de jonquilles, pâquerettes, boutons d’or. Reviennent aussi des impressions musicales, le gloussement du ruisseau, "si clair qu’on croirait que c’est la terre qui chante". Avec un hommage appuyé au brin d’herbe, que Rimbaud entendait comme "le clavecin des prés", qui "chante le vent". "On peut mettre un immense amour dans l’histoire d’un brin d’herbe" disait Flaubert. Francis Ponge, dans La Fabrique du pré, revient à la rêverie des ruisseaux, et l’herbe en "un jet d’eau redressée". Avant cela, dans Le Grand recueil, il filait aussi la métaphore de la condition humaine.

Qu’y a-t-il en nous de pareil aux herbes ? / Fines et nues, toujours d’humeur froide, / Froides et unes...

Par Jacques Munier

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