LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

L'idéal de l'émancipation

5 min
À retrouver dans l'émission

Le regard perçant que le philosophe allemand Peter Sloterdijk porte sur notre pays est éclairant

Un pays qu’il connaît bien, auquel il avait consacré un livre élogieux et personnel : Ma France. Dans les pages Débats de L’Obs, il revient avec Marie Lemonnier sur la séquence électorale qui s’achève, en commençant par soulever un paradoxe : débuter son mandat par une volonté affichée de moralisation de la vie publique lui semble une erreur comparable à celle du jeune Frédéric II de Prusse écrivant un « Anti-Machiavel » pour réfuter Le Prince peu avant d’accéder au trône. « Parvenu à l’âge mur, Frédéric II finira par avouer qu’il s’était égaré dans son projet de moralisation de la vie politique. » Mais le philosophe convient que la corruption est un vrai problème en France, « une corruption systémique et quasiment ossifiée ». Qui explique en partie l’abstention massive, due également à ce que Sloterdijk désigne comme « un pessimisme de luxe », le « privilège de la nation française », « cette douce amertume de ne plus croire en la vie politique », système bloqué où la corruption endémique dégage un fumet qui appâte « les amateurs de gibier ». Rappelant la thèse de Max Weber dans La Politique comme métier, « une sorte d’éthique du stoïcisme politique », le philosophe évoque « la patience, la coopération avec la longue durée » et même « le forage de planches très dures qu’il semble impossible de percer. Le miracle Macron, c’est qu’il a fait un trou énorme, mais à l’endroit le plus pourri de la planche. C’était une intuition très forte. » Quant à l’avenir de la gauche française, à en croire le vote, il serait forclos : « l’Etat en tant que tel est déjà plus socialiste qu’un parti socialiste ne pourrait jamais le devenir » estime le philosophe.

Le projet d’émancipation porté par la gauche peut-il être réinventé dans ce contexte ?

C’est la question que pose Philippe Corcuff dans les pages idées de Libération. « Les idéaux d’émancipation, de sortie de l’homme hors de l’état de tutelle, selon l’expression de Kant, formulés dans une perspective républicaine au XVIIIe siècle, puis socialiste aux XIXe et XXe siècles, pourraient être réduits à un folklore » s’inquiète le politologue, qui évoque « le piège infernal Macron–Mélenchon ». Car « les deux se présentent comme des réponses à l’essoufflement oligarchique de la forme parti, tout en exprimant des régressions par rapport à elle », avec des points communs : « un chef crée un mouvement autour de lui, en donnant une logique verticale et césaristeà la relation au leader. Exit les fragiles contre-pouvoirs persistant encore dans les partis bureaucratisés ! Sous le marketing de «l’antisystème», de «la rénovation», de «la politique autrement», de «la société civile» et de «la démocratie», une tutelle unifiée s’installe… » Militant libertaire et altermondialiste, Philippe Corcuff estime par ailleurs que « Le nez dans le guidon, nous n’avons pas compris depuis l’enlisement social-libéral du PS en 1983 – ou l’épuisement de la social-démocratie – et la chute du Mur en 1989 – ou la fin des illusions sur «le communisme» – qu’il s’agissait peut-être du défi de l’invention d’une troisième grande politique d’émancipation, après la politique républicaine et la politique socialiste. » Pour en répondre, il faudrait « explorer un autre chemin, plus libertaire », en tenant « compte du poids impersonnel des dominations sur nos vies quotidiennes davantage que des têtes interchangeables à faire tomber, se réinsérer dans l’horizon internationaliste d’un autre monde possible et, surtout, prendre comme points de départ les initiatives citoyennes, les mouvements sociaux et les expériences alternatives en convergence ».

Et l’humanisme, a-t-il encore un sens ?

C’est la question posée par Pierre Vermeren à l’occasion de l’hommage rendu à Régis Boyer, professeur de langue, littératures et civilisations scandinaves à la Sorbonne, disparu la semaine dernière. Sur le site Figarovox, l’historien du Maghreb contemporain se demande si le savant humaniste mêlant « tous les savoirs et disciplines, littérature, linguistique, traduction, philologie, grammaire, philosophie, histoire, anthropologie, dans un vaste domaine très ignoré du monde académique » sera encore possible à l’heure où la machine administrative, « l'impérialisme des «projets de recherches», le classement des articles ou le référencement imposés au monde par l'Amérique, la collecte des financements de la recherche – qui occupe des mois dans la vie d'un jeune universitaire – corsette, dévitalise et stérilise la pensée et la réflexion ». Et Régis Boyer, le passeur en français d'Andersen ou des Sagas islandaises, de l'aventure des Vikings ou de la philosophie de Kierkegaard, dont la traduction intégrale est attendue prochainement à la Pléiade, pourrait-il aujourd’hui imposer à l’université ces études scandinaves dont la richesse n’a d’égale que la confidentialité ? Il est permis d’en douter. « L'humanisme a fini de mourir à la fin du XXe siècle – affirme Pierre Vermeren - quand l'appauvrissement économique s'est ajouté à la tyrannie administrative, puis électronique qui enserre aujourd'hui toute carrière universitaire. »

Par Jacques Munier

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......