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L'identité narrative

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Jeudi, dans les suppléments littéraires des quotidiens, c’est le jour des livres et ils ont même tendance à coloniser les pages idées…

Avec, je vous en parlais encore hier, le retour annoncé de la question de l’identité… Gilles Finchelstein, que Laurent Joffrin présente dans Libération comme l’anti-Finkie, publie chez Fayard Piège d’identité où il déplore que le débat sur ce lancinant sujet de l’appartenance nationale, ethnique ou religieuse se soit substitué à celui de l’égalité, qui donnait à la gauche l’une de ses raisons d’être. Autre abandon funeste, celui de la classe ouvrière dont on a décrété la disparition en la liant un peu vite à celle du Parti communiste ou à la désagrégation du tissu industriel, alors que les ouvriers et les employés forment encore la moitié de la population et qu’ils sont les plus exposés aux aléas de la mondialisation: « chômage et précarité deux fois supérieurs

à la moyenne, pouvoir d’achat stagnant, patrimoine inexistant, promotion sociale fermée à leurs enfants ». « A gauche – commente Laurent Joffrin – beaucoup ont pensé, par exemple au sein du think tank Terra Nova, qu’une nouvelle alliance entre les classes éduquées et les minorités pouvait se substituer avantageusement à l’ancienne «majorité sociologique» des classes populaires et des classes instruites visée par François Mitterrand. » D’où le légitime sentiment d’abandon des classes populaires et l’expansion corrélative du populisme d’extrême-droite. C’est pourquoi Gilles Finchelstein estime que la gauche doit « prendre de front la question de l’identité, au lieu d’agiter les amulettes de l’antifascisme ». A l’identité fermée des nationalismes, il faut opposer « une autre conception de la nation qui parle tout aussi bien au peuple que les simplismes lepénoïdes ». « Quand on demande à l’opinion ce qui constitue l’identité nationale, elle répond la langue, qui doit être défendue, la République, qui est le socle commun et la protection sociale, qui concourt à l’équilibre du pays. Nous sommes donc bien loin, dans l’esprit des Français, du seul héritage chrétien et gréco-romain dont se réclame, telle une vestale maurrassienne, Marion Maréchal-Le Pen… » ajoute le directeur de Libération , qui souligne la deuxième question, celle de l’égalité, soulevée par l’auteur, par ailleurs animateur de la Fondation Jean-Jaurès et directeur des études chez Havas, deux points d’observation éminents de notre société. Là aussi la gauche doit évoluer, en acceptant l’économie de marché « autant que les exigences de l’individu autonome » ce qui implique une « égalité des possibles », confer Rawls ou Amartya Sen bien plus que Marx, et non l’illusoire égalité des chances des libéraux dans une société inégalitaire, soit en somme la possibilité pour chacun, à toutes ses étapes, de construire sa vie à raison de ses talents (inégaux), mais libéré des sujétions de classe ou d’héritage culturel.

On n’en finit pas comme ça avec Marx, qui nous revient par Foucault

À la faveur d’un ouvrage collectif sur les rapports croisés de Foucault aux différentes versions humaniste, existentialiste, althussérienne du marxisme mais aussi à ceux des marxistes à Foucault, un livre publié à La Découverte et qu’a lu pour nous Nicolas Dutent de L’Humanité . Dans un entretien accordé à Rouge en 1977, le philosophe déclarait vouloir essayer de saisir ce qu’est le pouvoir. « Non pas tel qu’on l’entend d’ordinaire, mais en tant qu’il est à travers tout un corps social , l’ensemble de ce qu’on peut appeler la lutte de classes. » Etienne Balibar évoque dans le livre des « anthropologies incompatibles » dont le problème de l’individuation se fait l’écho mais qui se rejoignent dans un commun souci d’échapper à Hegel. Et Jean-François Bert rappelle notamment que Foucault fut un lecteur des Lettres françaises , de la Nouvelle critique et même un vendeur occasionnel de L’Humanité à la criée…

Les questions de l’égalité et de l’identité reviennent dans le grand entretien de Jean-Pierre Le Goff dans la dernière livraison de la revue Le débat

Sous le titre Comment être à la fois conservateur, moderne et social , le sociologue fait un vaste tour d’horizon de l’état actuel de notre société. Si l’économie de marché a ses lois propres – concède-t-il – « elle s’insère aussi dans un creuset anthropologique et historique ». « Un pays n’est pas une entreprise et la culture n’est pas une sorte de «pâte à modeler» ou de «supplément d’âme» à une collectivité conçue comme une mécanique gérable et adaptable à volonté elle est précisément ce qui donne sens à la vie en société. » C’est en assumant cette dimension essentielle, et en particulier celle d’un modèle social lié à ce que Dominique Schnapper appelle « la démocratie providentielle » et qui est le fruit de notre histoire même si l’héritage n’est pas intangible, que « notre pays peut encore apporter quelque chose de spécifique à l’Europe et au monde ». Une « approche conservatrice qui s’inscrit dans la modernité » face à « un nouvel individualisme désaffilié et autocentré », lequel mène selon Jean-Pierre Le Goff au relativisme culturel et à un « multiculturalisme invertébré ». Et face à la menace de désagrégation de l’identité, il mobilise la notion d’ « identité narrative » développée par Paul Ricœur, une structure mobile qui reste ouverte à d’autres récits, tout en soulignant l’importance du récit qu’un pays se forge de sa propre histoire

Jacques Munier

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