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WOMEN'S RIGHTS/NEWSPAPER

L'intime et le politique

4 min
À retrouver dans l'émission

Dans les pages idées de Libération, Irène Théry dénonce la proposition de François Fillon d’interdire l’adoption plénière aux couples de même sexe.

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WOMEN'S RIGHTS/NEWSPAPER Crédits : PHOTOSHOT - Maxppp

Il s’agit par là de réécrire la loi sur le mariage pour tous en supprimant l’une de ses dispositions les plus importantes, celle qui accorde les mêmes droits de filiation aux couples homosexuels. Outre le caractère discriminatoire d’une telle mesure, dont on peut prévoir qu’elle serait retoquée par le Conseil constitutionnel au nom de l’égalité devant la loi, Irène Théry conteste la régression par rapport à l’évolution des mœurs sur la famille. « Monsieur Fillon, vous n’avez pas le monopole de la famille » s’insurge-t-elle. A entendre le candidat de la droite, « il faudrait revenir au bon vieux temps des «valeurs familiales» du code Napoléon, celui d’avant l’inscription au cœur de la famille des grandes valeurs de liberté et d’égalité (égalité des sexes, égalité des enfants) qui ont si profondément métamorphosé depuis les années 70 notre idée du couple et de la filiation. » On sait que le thème de la famille, sous l’impulsion de la frange la plus réactionnaire de la droite, de la Manif pour tous ou de Sens commun, jouera son rôle dans la campagne présidentielle. C’est pourquoi Irène Théry inscrit son argumentaire dans l’histoire des évolutions sociétales qui ont mis en cause le « modèle traditionaliste de la famille PME (père, mère, enfant) fondée sur la complémentarité hiérarchique des rôles masculin et féminin, les liens du sang et le mariage stable ». Pour la sociologue, on reviendrait avec la proposition Fillon à « un modèle antérieur aux grandes réformes menées par la droite libérale avec l’appui de la gauche dans les années 70 – autorité parentale conjointe, égalité des filiations légitime et naturelle, IVG, divorce par consentement mutuel – que la droite catholique intégriste avait férocement combattues et qu’elle n’a toujours pas digérées ». Aujourd’hui, la question de la filiation est la pierre angulaire de la loi sur le mariage pour tous, qui marque ainsi un progrès supplémentaire et décisif par rapport au PACS. Et c’est précisément à cet aspect de la loi que l’on veut s’attaquer.

Ce que montre cette polémique, c’est aussi l’importance acquise par l’élément sociétal dans le débat public

Et plus généralement la porosité entre sphères privée et publique. Un phénomène que la revue Socio explore sous différents angles dans sa dernière livraison. Dynamiques de l’intime, sous ce titre le dossier examine les évolutions récentes qui ont brouillé la limite entre le domaine privé, refuge de l’intime, et le commun ou le public. « Les États légifèrent dans des espaces jusqu’ici « hors la loi », comme les relations intra familiales ou le statut juridique du corps humain et de la personne. Qu’il s’agisse du droit des enfants, des violences conjugales, de la procréation assistée, des limites posées à la marchandisation des organes et du corps, du droit à la sexualité des handicapés, des prisonniers, ou des personnes âgées, de la surveillance sécuritaire, une conception nouvelle du rôle du droit et de l’État s’élabore, remettant en cause les limites de l’espace privé institué si fortement au XIXe siècle. » Isabelle Berrebi-Hoffmann et Arnaud Saint-Martin, qui ont coordonné l’ensemble, ajoutent à cela « l’émergence d’un espace tiers entre le privé et le public », celui des réseaux sociaux, « mais l’espace numérique n’est pas le seul lieu où les frontières des espaces de l’intime sont renégociées aujourd’hui ». L’hôpital, par exemple, a toujours été le lieu d’une recomposition des contours de l’intimité. L’enquête de Cherry Schrecker et Lauréna Toupet dans un service de cancérologie, puis de soins palliatifs, illustre le souci constant des équipes soignantes pour respecter les frontières fragiles de l’intégrité et de l’intimité des patients. Car c’est jusqu’à l’approche de la mort que le sujet est reconnu dans l’image qu’il peut renvoyer, celle d’une « personne à part entière », image qui « persiste après la mort ».

La frontière entre la sphère privée et l’espace public est aussi le lieu de prédilection des luttes des femmes contre les discriminations

Privées de visibilité et de parole, les femmes ont entrepris de conquérir l’espace public en adoptant une stratégie « d’affranchissement des frontières », et en visant « l’émancipation comme un accès à l’espace du politique (les droits politiques et civils) et à l’espace public (le droit à l’éducation, l’égalité professionnelle et de salaire). » Cantonnées dans l’espace privé, voire à l’intime, il leur aura fallu pour cela subvertir les représentations qui les y enfermaient. C’est tout le sens du texte de Marianne Weber proposé dans une nouvelle traduction : La femme nouvelle. À la veille de 1914, elle revendique, au nom d’une conception kantienne de l’égalité, la sortie de la sphère privée et de l’espace domestique pour accéder à l’expression politique. Comme quoi il faut revoir les analyses de Norbert Elias sur la civilisation des mœurs comme extension du domaine de la privacy.

Par Jacques Munier

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