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Le lierre savant des quais de Paris (W. Benjamin)

Lire c’est vivre

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Pendant le confinement, les Français se sont mis à lire davantage. C’est ce que confirme un sondage récent publié par Le Syndicat national de l’édition. L’occasion de rendre hommage au livre, à la lecture et aux libraires.

Le lierre savant des quais de Paris (W. Benjamin)
Le lierre savant des quais de Paris (W. Benjamin) Crédits : Getty

C’est un sondage ODOXA réalisé les 10 et 11 décembre derniers sur les deux périodes de confinement. Un tiers des Français s’est mis à lire davantage, un regain qui s’est surtout observé lors du premier confinement. Parmi eux, ce sont les plus jeunes (moins de 25 ans) qui se sont mis à lire le plus. Les motivations avancées sont : lutter contre l’ennui (43%) se déconnecter de l’actualité (33%) et passer moins de temps sur les réseaux sociaux (31%). Enfin, dans l’hypothèse d’un 3ème confinement, 85% des Français sont hostiles à une nouvelle fermeture des librairies. Patricia Sorel publie à La fabrique une Petite histoire de la librairie française, depuis les dénommés « stationnaires » du Moyen Âge - du latin statio qui désigne un entrepôt. Le mot libraire, qui existait déjà, était considéré comme « vulgaire » au sens d’« usuel ». À l’époque, ce sont des manuscrits à destination des étudiants qui se négocient. L’invention de l’imprimerie va bouleverser le commerce du livre, et le faire changer d’échelle. En abolissant la censure et en instaurant la liberté du commerce la Révolution accentue le mouvement. Louis-Sébastien Mercier s’étonne de « la quantité d’imprimés étalés dans les rues de Paris ». 

Il y a des libraires sur roulettes qui s’enfuient quand il pleut et qui reviennent quand le soleil reparaît.

Au XIXe siècle apparaissent les « cabinets de lecture » attenant aux librairies, où l’on pouvait lire pour quelques sous. Les lecteurs moins fortunés y trouvaient en hiver « un logement, une table, un fauteuil, du feu, des livres, des plumes, du papier et de l’encre, et du tabac dans la tabatière des voisins ». La librairie a toujours été un lieu de vie, voire une sorte de club ou de cénacle, comme au siècle suivant celle, emblématique, d’Adrienne Monnier rue de l’Odéon. Le fonds attire les plus grands écrivains : Guillaume Apollinaire, André Gide, Paul Léautaud, Léon-Paul Fargue... 

Adrienne Monnier organise des séances de lecture, édite et diffuse des revues littéraires et publie plusieurs ouvrages (de Paul Claudel, Georges Duhamel, Valéry Larbaud ou Paul Valéry).

Elle sera une amie précieuse pour Walter Benjamin lors de son séjour à Paris, le publiant dans sa Gazette des amis du livre, et se démenant, avec Jules Romains, pour le sortir du camp de Nevers où il est incarcéré en septembre 1939, comme tous les ressortissants du Reich en âge de prendre les armes. À l’époque, l’auteur le plus vendu est André Gide, Proust vient loin derrière et seuls huit exemplaires de La Jeune Parque de Paul Valéry trouvent lecteur en l’an 1917. Patricia Sorel insiste sur le rôle et l’engagement des libraires en faveur des jeunes auteurs, ou des moins connus. C’est cette qualité de conseil qui les rend irremplaçables malgré la concurrence du commerce en ligne, contre laquelle ils s’organisent en développant en commun leurs propres sites.

En lisant, en écrivant

Dans un ouvrage collectif publié à Premier Parallèle sous le titre Pourquoi lire, Jürgen Habermas, le penseur de l’espace public, fait le lien entre la constitution d’une sphère publique au XVIIIe siècle, où la lecture est une forme essentielle d’émancipation, et le passage à une exigence de participation à la vie publique. Quant à l’alchimie intime de la lecture elle-même, il la renvoie à l'écart entre l'expérience sensitive et sa restitution littéraire, un écart qui serait en miroir le même pour l’écrivain et le lecteur.

Les poèmes les plus beaux viennent interrompre la routine de nos perceptions pour dégager de ce qui nous est familier de longue date un détail, par exemple l'imperceptible densité d'un courant d'air où se fait sentir le soleil de la mi-journée. 

Ce détail, le courant d'air et sa vibration spéciale, c’est la mise en mots qui le porte à la conscience. Le lecteur fait ensuite le chemin inverse, des mots vers la vie intuitive, grâce à quoi il partage cette expérience d’avant le langage qui enrichit sa sensibilité, pour avancer dans l’existence, et à travers la lecture se regarder « droit dans les yeux », que l’expérience soit belle ou effrayante.

Eva Illouz, sociologue des émotions, évoque deux autres types de lecture : celle d’Emma Bovary, dont l’imagination est façonnée par les livres. Et celle de Sartre dans Les mots, qui soulève chez l’enfant de multiples questions. Pour elle, ce sont toutes ces formes de lecture qui ont enclenché « un long dialogue ininterrompu » avec soi. « Un dialogue parfois obstrué par des clichés » mais qui l’a aidée à mettre des mots sur ce qu’elle vivait.

Par Jacques Munier

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