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Rembrandt, autoportrait

"L’œil écoute"

5 min
À retrouver dans l'émission

Plusieurs publications récentes s’intéressent au langage et au pouvoir de l’image.

Rembrandt, autoportrait
Rembrandt, autoportrait Crédits : Ann Ronan Picture Library - AFP

Dans Les Lettres françaises, qu’on peut retrouver en version numérique sur le site de L’Humanité.fr, René de Ceccatty rend compte du dernier livre de Jean Louis Schefer L’Image et l’Occident. Sur la notion d’image en Europe latine, publié chez P.O.L. Les grandes controverses théologiques sur la représentation de Dieu, traversées par plusieurs crises iconoclastes, ont constitué la matrice de la réflexion occidentale sur la nature et le pouvoir des images. Jean Louis Schefer s’intéresse notamment aux Libri Carolini, textes théologiques consacrés, à la demande de Charlemagne – après le deuxième concile de Nicée en 787 – à la querelle des images. « Au cœur de la polémique, la question de l’hostie, de la présence symbolique ou réelle du corps du Christ, de sa représentation ou de son impossibilité. » Si l’hostie est « la vérité même du corps du Christ », alors son image, sa représentation est discréditée comme un simulacre illusoire. Dieu merci, pendant des siècles les peintres passeront outre les recommandations des théologiens en représentant le Christ sous tous les angles, en particulier celui de la Passion. Mais dans la somme des réflexions alors produites notre conception de l’image a pris forme, et notamment la question du rapport de l’image à la réalité ou de sa puissance d’évocation, voire d’incarnation, dans la mémoire. Aujourd’hui, les images saturent notre environnement et malgré tout le soin porté par les spécialistes pour affiner leur message, on peut encore dire en citant le psaume 38, commenté par saint Augustin : « Bien que l’homme marche dans l’image, il s’agite vainement ». En tant que signe, l’image est une forme de langage, toute une branche de la sémiotique s’emploie à le décrypter et, comme on peut le voir dans la dernière livraison de la revue Kentron, revue pluridisciplinaire du monde antique publiée par les Presses universitaires de Caen, l’analyse et l’exploitation des documents iconographiques peut apporter des éclairages inédits en histoire ancienne. C’est le cas en particulier des satyres laconiens, étudiés par Adrien Delahaye. Du fait que ces impénitents compagnons de débauche et d’ivresse de Dionysos sont moins présents dans l’iconographie des Lacédémoniens que dans l’Attique, on en a conclu que leurs débordements ne cadraient pas avec l’austérité spartiate et on les a ravalés au rang d’imitations. Pourtant « l’établissement du corpus, la mise en série et la définition des thèmes » permet de dégager une typologie originale, et une fonction symbolique spécifique. Dans cette société d’ordre, étrangère aux Dionysies et aux concours de tragédie de sa rivale athénienne, où le culte du dieu vigneron et coureur est marginal, les satyres toujours en bandes permettent « d’intégrer la violence en autorisant son expression dans un cadre créatif et joyeux ».

Quand l’image est une œuvre d’art, ce sont les poètes qui en parlent le mieux.

On peut citer, parmi tant d’autres, la belle analyse – sémiotique avant l’heure – de Claudel dans L’œil écoute : « Un tableau c'est autre chose qu’un découpage arbitraire dans la réalité extérieure. Du fait du cadre, il y a un centre qui résulte de l'intersection des deux diagonales. » En ce centre, « l'art du peintre est de provoquer l'œil du spectateur à un report, à une discussion » avec ce qui « par le fait de la couleur résulte de la composition ». Dans ce « foyer » se produit donc « un tirage, un appel commun venant de l’intérieur et adressé à tous les objets divers que le cadre oblige à faire quelque chose ensemble ». C’est le « sujet » du tableau, « ce mot d’ordre muet » qui empêche les éléments « à la fois parents et disparates, de ficher le camp, et qui fait du nombre un chiffre », et d’une « combinaison matérielle » une « idée ». Dans un beau livre publié chez Gallimard sous le titre Faces, une histoire du visage, Hans Belting explore ses innombrables virtualités d’expression dans la peinture, la photographie et le cinéma. De la série ininterrompue des autoportraits de Rembrandt à Ingmar Bergman, en passant par les visages tourmentés de Bacon, « dont le cri se perd, sans voix, dans une cage de verre », l’ensemble illustre cette puissante faculté du visage à représenter « le foyer même de la personnalité ». Parfois c’est le masque qui prend le dessus, quand on veut dissimuler ses sentiments, et il arrive même, comme chez Büchner dans La Mort de Danton, quand on veut « arracher les masques », que les visages partent avec eux. Mais dans le portrait, c’est bien l’idée même d’humanité qu’on cherche à « rendre visible ». À preuve, quand le visage vieillit : Rilke notait dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge qu’« il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement et s’élargit comme un gant que l’on a porté en voyage. Peut-on se demander ce qu’ils font des autres ? Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. »

Par Jacques Munier

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