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The Black Pirate, 1926

Malaise dans la démocratie

4 min
À retrouver dans l'émission

Démocratie directe, participative, inclusive… Les remèdes ne manquent pas face à la crise annoncée de nos systèmes politiques.

The Black Pirate, 1926
The Black Pirate, 1926 Crédits : United Artists / The Kobal Collection - AFP

On voit même revenir au goût du jour la procédure du tirage au sort, déjà pratiquée ponctuellement dans certains pays comme l’Islande, après la banqueroute de 2008, où une assemblée de 950 citoyens tirés au sort a élaboré un projet de réforme constitutionnelle. Pour Gil Delannoi, « ce dispositif pourrait servir à redonner du goût à la politique, et à corriger certains défauts des élections. Aristote disait que le vote est aristocratique, puisqu’il légitime un très petit nombre d’élus, le tirage au sort étant par comparaison plus égalitaire. » Le candidat ainsi désigné ne serait pas soumis à l’influence des groupes de pression, ses décisions ne seraient pas biaisées par la perspective de devoir faire campagne. Le politologue suggère dans le mensuel Books de créer « une assemblée consultative de citoyens tirés au sort venant s’ajouter aux députés et sénateurs », ou de tirer au sort une partie des sénateurs parmi les élites du pays : dirigeants divers, universitaires, médecins, juristes… Dans un premier temps, on pourrait expérimenter la formule au niveau municipal : former un conseil tiré au sort que le maire et ses élus seraient tenus de consulter. Et face à l’objection souvent avancée d’incompétence de telles assemblées, il rappelle que sur les questions d’intérêt général, « nous sommes tous capables d’exercer notre jugement », et que sur des questions plus techniques le recours à des experts est toujours possible, comme dans les jurys d’assises, ou chez les anciens Grecs, les citoyens tirés au sort à Athènes pour préparer les réunions de l’Assemblée ou exécuter « les tâches administratives dévolues chez nous à des fonctionnaires : l’impôt, la police, la justice… »

Mais pour certains critiques de la démocratie, le mal est dans le fruit

C’est le cas de Jean-Paul Curnier, qui fait l’étonnant parallèle entre système démocratique et piraterie dans son dernier livre, paru aujourd’hui aux éditions Lignes sous le titre La piraterie dans l’âme. Faisant le constat du « malaise devant l’écart considérable que chacun peut constater entre l’idéal qui sous-tend le mot démocratie et les diverses formes de réalité politique qui s’en réclament », le philosophe commence par déconstruire le mythe d’origine de la démocratie grecque. Il rappelle qu’elle est née de la nécessité de répondre à un nouvel état de fait : « une transformation de la composition de la société athénienne qui se trouvait de plus en plus tributaire de nouvelles forces sociales : les propriétaires terriens, les exploitants miniers et les armateurs ».* Ce sont ces derniers qui ont d’ailleurs constitué la cité en « empire de la mer », la thalassocratie athénienne qui, après la victoire sur les Perses, étendit autant que possible son hégémonie en soumettant les cités placées sous sa protection à l’impôt. Fustel de Coulanges, cité par l’auteur, observe par ailleurs que « la démocratie ne supprima pas la misère ; elle la rendit au contraire plus sensible. L’égalité des droits politiques fit ressortir encore davantage l’inégalité des conditions ». Et lorsque la classe pauvre « après plusieurs guerres civiles reconnut que ses victoires ne servaient de rien, que le parti contraire revenait toujours au pouvoir », elle se résolut à se tourner vers les tyrans.

Et la piraterie dans tout ça ?

« Les premiers grecs étaient tous pirates » écrit Montesquieu dans L’esprit des lois, ce que confirme Thucydide. Et Jean-Paul Curnier relève que rien n’était plus démocratique que le « code des pirates ». Ils élisaient leur capitaine, qui restait comptable de sa charge et toujours menacé de destitution par la communauté des réprouvés, mutins, exilés politiques, esclaves libérés puis enrôlés qui formaient le gros des équipages flibustiers. Tout projet d’abordage était soumis à délibération. Et les pirates s’étaient même dotés d’un système de protection sociale. Jean-Paul Curnier prolonge le parallélisme avec la démocratie en évoquant le colonialisme, entreprise mondialisée de prédation, sous couvert d’un apport de la civilisation – mais pas de la démocratie, en l’occurrence. Et jusqu’à nos jours, selon lui, « si la démocratie se fait des ennemis, ce n’est pas du fait de l’ignorance, de la mauvaise foi ou de l’arriération des autres, mais du fait des dégâts qu’elle engendre dans les autres formes de sociétés humaines ».

Reste que le tirage au sort, héritage de la démocratie grecque mais aussi des républiques italiennes comme Venise et Florence, semble avoir conservé toute son attractivité

Dans Marianne, Thierry Pech se dit lui aussi favorable à ce « qu’une partie du Sénat soit tirée au sort, de même que pour des assemblées consultatives comme le Conseil économique, social et environnemental ». Le directeur de Terra Nova livre son diagnostic dans le Portrait de la France qui vient, publié au Seuil sous le titre _Insoumissions_. « Le problème le plus aigu en France, ce n’est pas la société, c’est la scène démocratique ».

Par Jacques Munier

* « A Athènes, il y a 2500 ans, c’est la démocratie qui a été l’instrument de constitution du peuple et non le peuple qui a constitué la démocratie » P. 66

[Le site du Parti pirate](http://Le site du Parti pirate)

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