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Marche à pied

Marcher ou glisser

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À retrouver dans l'émission

Les fêtes de fin d'année représentent généralement une pause dans le mouvement de nos vies. Un temps pour appréhender l'espace en marchant, plutôt qu'en courant après nos impératifs quotidiens.

Marche à pied
Marche à pied

Et justement toute cette semaine, Libération nous guide vers les sentiers de randonnée et les trottoirs des villes en consacrant ses pages Idées au thème de la marche. Le quotidien publie un entretien avec Antoine de Baecque qui retrace non pas la marche de l'histoire mais une Histoire de la marche, à travers son ouvrage éponyme paru en mars dernier aux éditions Perrin. Modeste, « sans grand homme ni exploit », c'est aux marcheurs anonymes qu'Antoine De Baecque tente de donner une histoire. Celle des pèlerins, contrebandiers, peuples nomades, ou encore premiers bipèdes chasseurs-cueilleurs … Le chercheur analyse l'histoire de la marche en montagne, véritable épreuve de dépassement de soi, mais aussi celle de la flânerie urbaine. « Baudelaire parlait, à propos du flâneur, d’un «kaléidoscope doué de conscience», et son ami Fournel, d’un «Daguerréotype mobile». Le marcheur dans la ville a ainsi inventé le cinéma : il est le premier travelling de l’histoire. » Marcher aussi pour retrouver une sauvagerie interdite partout ailleurs, avance Antoine de Baecque, comme une porte ouverte à l’introspection, à un oubli de soi et à la restitution de pensées libres. C’est la dimension profondément démocratique et égalitaire de cette pratique qui conduit l’historien à la voir plutôt de gauche. La marche est ainsi politique, moins au sens partisan que par sa philosophie même de résistance et de dénuement. « Le marcheur est pacifique, dépouillé, fragile, exposé, et c’est cela même qui résiste au monde et aux puissants.». De Gandhi aux Sioux du Dakota du Nord, la marche est une arme de protestation dans l'histoire, "puissance de la vie nue [... ] redoutée par le pouvoir car elle pose la question de la répression du faible, donc de la brutalité injuste. »

Autre activité qui suppose le mouvement, "entre équilibre et déséquilibre, lâcher-prise et contrôle", le jeu subtil de la glisse est aussi mis en lumière dans une revue.

La revue L'Alpe introduit son dernier numéro consacré à la grande aventure de la glisse par un éloge de ce jeu réglé par la vitesse qui procure une ivresse joyeuse et nous permet d'aborder la vie en y restant à la surface. C'est un amoureux inattendu de la glisse qui apparaît dans les pages de la revue en la personne de Jean-Paul Sartre. Dans la toute dernière partie de L'Etre et le Néant, le philosophe avait analysé les enjeux existentiels de cette pratique, y voyant une façon privilégiée d'éprouver sa liberté. Décortiquée par Alain Ghersen, alpiniste et doctorant en philosophie, la réflexion de Sartre "interroge le concept du jeu dans la glisse sous l'angle de l'authenticité qui reste ce qui définit un acte libre". Pour Jean-Paul Sartre, le jeu a quelque chose d'authentique en ce qu'il s'oppose à « l'esprit de sérieux ». Skier selon le philosophe suppose aussi une mise en mouvement plus générale de notre existence. « Un mouvement qui colle à cette idée de refus du réel tel qu'il est » selon Alain Ghersen qui souligne une opposition à la figure du bourgeois incarnant l'absence de distance par rapport à soi. Car « Glisser, c'est le contraire de l'inertie » écrivait le philosophe.

Ces pratiques rejoignent la question de notre rapport à la vitesse, au temps qui passe et au mouvement constant qui régissent nos sociétés occidentales.

Rares sont celles et ceux qui possèdent aujourd'hui beaucoup de temps pour profiter quotidiennement d'une marche contemplative ou de la liberté ponctuelle procurée par la glisse. Car voilà, nous avons le sentiment de manquer de temps et l'accélération de nos modes de vie n'épargne personne, explique Hartmut Rosa dans sa contribution au dernier numéro de la revue Projet. Des routes sans virages à la banalisation du transport en avion, depuis le 18ème siècle notre appétit pour la vitesse régit en profondeur les structures de nos sociétés occidentales. Un phénomène que le sociologue et philosophe n'attribue pas uniquement au progrès technique : « Ce n'est pas la technologie qui force à être si rapide. Nous vivons dans une société qui ne peut se stabiliser, reproduire ses structures, qu'en mouvement. » C'est une logique de croissance et d'accélération s'emparant de notre esprit et de notre corps que décrit l'auteur, qui nous assure que « la pente sera de plus en plus raide ».

Le journal des idées est présenté cette semaine par Maïwenn Guiziou.

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